Dangers à l’horizon

C’était attendu depuis 2006, avec comme échéance 2009. C’est enfin arrivé. Désormais, le pays comptera vingt-six provinces. Sous la Deuxième République, qui les avait supprimées, elles étaient qualifiées de provincettes. Il reste à savoir s’il faut en attendre quelque chose. 

 

Une vue du port de Mbandaka, sur le fleuve Congo.
Une vue du port de Mbandaka, sur le fleuve Congo.

Questions : le découpage territorial est-il indispensable ? Cette réforme administrative dans laquelle le pays vient de s’engager est-elle opportune ? Offre-t-elle des avantages ou contient-elle des germes de conflits futurs au regard de la façon et du rythme dont elle est conduite ? Doit-elle être menée au pas de charge, sans préalable aucun ou est-ce un effet de mode, un caprice de politiques congolais qui cachent mal quelques arrière-pensées funestes ? Ces questions et bien d’autres encore taraudent depuis quelque temps les Congolais depuis que le président Joseph Kabila a engagé la RDC sur la voie de la réforme. Des observateurs font remarquer que la réforme engagée est une opportunité pour la RDC au regard de l’immensité de son territoire (2 345 000 km²).

D’une controverse à l’autre

Dans certaines provinces, la controverse fait déjà rage. C’est le cas au Kasaï-Oriental. Cette province a été scindée en trois nouvelles entités parmi lesquelles la province du Kasaï-Oriental (Mbuji-Mayi), le Lomami (Kabinda) et le Sankuru (Lusambo). Depuis plus de deux ans, les ressortissants de Ngandajika ont investi toutes les chaînes de radio et de télévision de la capitale diamantifère. Ils expliquent à qui veut les entendre qu’il est hors de question pour eux de « dépendre » du Lomami. Ils rappellent les conflits ouverts au lendemain de l’indépendance du pays et affirment n’avoir aucune « affinité » avec le peuple songe. L’offensive est menée par les milieux intellectuels, ecclésiaux et politiques qui disposent de ces puissants moyens de communication de masse. À Mwene-Ditu, les Kanyok sont déjà sur le pied de « guerre ». Ils n’entendent pas « céder » la ville, « leur ville » au district de Kabinda, situé à plus de 160 km. Les Songe eux-mêmes sont déjà divisés à l’approche des échéances, avec notamment l’élection du nouveau gouverneur de province. Ici, on se réclame de Kabinda ou de Tshofa, au détriment de ceux de la « diaspora », entendez tous ceux qui avaient quitté le district au lendemain de multiples crises datant d’une époque très ancienne. Au Sankuru, de vieilles querelles latentes sont en train de ressurgir, attisées par les politiciens de la contrée. Lors des élections de 2011, on a vu réapparaître un clivage factice entre Ekonda et Eswe, les Tetela de la forêt et ceux de la savane. Ce clivage a occasionné mort d’hommes, pillages et destruction.

Gestion du patrimoine 

Début août, à l’occasion d’une séance de l’Assemblée provinciale, on a assisté à une levée de boucliers sur la gestion du patrimoine hérité de l’ex Kasaï-Oriental. Objet de la discorde : le charroi automobile. Pour Éric Ndjibu, vice-président de la société civile du Lomami, le charroi automobile de la province doit être géré par le service des Travaux publics, à la demande de la Commission chargée du démembrement. Les véhicules attendus de l’ancien Kasaï-Oriental sont au nombre de …neuf. Les représentants du Lomami affirment n’en avoir reçu que trois, que personne n’a encore vus. « Ils se retrouveraient entre les mains de députés, on ne sait pour quel motif », dénonce Ndjibu. Un député révèle que lesdits véhicules ont été affectés au président et aux deux autres membres du bureau provisoire. Pour lui, des dispositions auraient déjà été prises pour que le « démembrement » se passe correctement. Pour sa part, le bureau provisoire de l’Assemblée provinciale tenait mordicus à présenter un rapport complet sur tous les biens cédés à cette nouvelle province.

Ex-Équateur : l’arme au pied

L’ex-Équateur a, quant à lui, éclaté en cinq provinces : la Tshuapa, le Nord-Ubangi, le Sud-Ubangi, la Mongala et l’Équateur. Ici, plusieurs défis sont à relever. Les trente-deux ans du régime du Maréchal Mobutu, pourtant lui-même originaire de la province, ont laissé l’Équateur exsangue et ruiné. Les « Bana ya Équateur Mambenga » n’ont pas pour autant perdu leur fierté et leur bagou. Avec les cinq provinces issues du démembrement, ils entendent conjurer le mauvais sort. Les défis à relever sont immenses : eau, électricité et exploitation des ressources naturelles.

Enjeu majeur : l’exploitation des ressources naturelles

Traversé par le fleuve Congo sur plus de 1000 km, il comprend près d’une vingtaine de rivières et d’affluents, ainsi que le lac Tumba. La province jouit d’une pluviométrie abondante. Mais l’Équateur manque cruellement d’eau potable. Pas la moindre goutte au plus petit robinet depuis des lustres. L’autre défi qui attend ces nouvelles provinces est leur approvisionnement en électricité. Une seule centrale hydro-électrique dessert la ville de Mbandaka, laissant le reste du territoire dans l’obscurité. Le barrage de Mobayi n’est plus entretenu depuis des lustres. Le projet de création d’un barrage artificiel entre Mbandaka et Bolenge pour fournir de l’électricité à la ville est mort-né. Enfin, l’exploitation des nombreuses ressources naturelles des cinq nouvelles provinces va devenir un enjeu majeur. Selon des sources locales à Mbandaka, il existe depuis trente-cinq ans un puits de pétrole creusé par l’entreprise américaine Texaco, mais aucune exploitation n’a suivi pour des raisons non élucidées.

Tout reste à faire

L’ancienne province dispose pourtant de ressources. L’agriculture, la pêche, l’environnement, l’énergie, les transports, les infrastructures sont parmi les secteurs porteurs. À l’Équateur, tout est à (re)faire. Sébastien Impeto, gouverneur intérimaire sortant, avait annoncé la mise en place d’un cadre de concertation permanent pour permettre aux cinq nouvelles provinces de bénéficier des projets déjà initiés précédemment. Aujourd’hui, une nouvelle réalité attend les investisseurs éventuels. Il faut désormais mettre en place une plate-forme qui devra faire le suivi des démarches entamées lorsque la province était unie.

Un manque d’infrastructures criant

Dans le domaine des infrastructures, les nouvelles provinces de la Tshuapa et de la Mongala, par exemple, en manquent totalement pour abriter leurs futures institutions. Mais l’Équateur devra surtout se débarrasser de ses vieux démons de la division. Pendant les deux mandats du président Joseph Kabila, les Équatoriens ont battu tous les records d’instabilité au niveau des institutions provinciales, de sorte qu’aucun chantier n’est passé par là. Les différents groupes ethniques qui composent la province ont déjà annoncé la couleur : chacun devra aller se faire élire « chez lui ». Dans quelques-uns des districts, le cycle électoral (2006 et 2011) s’est déroulé dans une incroyable violence tandis que quelques contentieux se réglaient à l’arme blanche.  Ce qui est vrai pour cette contrée, l’est également pour les autres provinces.

Le caractère tribal de la réforme

Déjà, en 2007, dans une intervention pertinente, un sénateur avait tiré la sonnette l’alarme. Jacques Mbadu Nsitu, ancien gouverneur du Bas-Congo, avait présenté de pertinentes considérations sur le sujet dans son exposé intitulé « Problématique du découpage territorial de la RDC : opportunité et avantages – avis et considérations ». Le texte de cet exposé comporte un intérêt évident autour du sujet dans la mesure où il jette une éclairante lumière sur les tenants et aboutissants d’un processus aux risques multiples en dépit de ses avantages tel que défendu par le législateur dans la Constitution. Parmi les risques, Mbadu épinglait -déjà- le caractère tribal de la réforme, l’incohérence de la décentralisation, le manque d’infrastructures, etc.  Cet exposé n’a pas été suivi d’effet. Les termes mêmes utilisés (découpage, démembrement) par les acteurs donnent déjà froid dans le dos.