L’Angola peut-il aller au-delà de l’or noir ?

En une décennie seulement, le pays s’est relevé de trente années de guerre fratricide. Grâce au pétrole, il a atteint la plus forte croissance au monde et attire à nouveau les investisseurs. Agriculture, infrastructures… Mais Luanda pourra-t-il diversifier son économie ?

Grâce au pétrole, l’Angola a réalisé la plus forte croissance au monde tandis que les investisseurs accourent.

Grâce au pétrole, l’Angola a réalisé la plus forte croissance au monde tandis que les investisseurs accourent.

Ceux qui ont connu Luanda au sortir de la guerre civile, en 2002, ont du mal à reconnaître la capitale angolaise. Sur la Marginal, la célèbre avenue qui borde la baie et où aiment déambuler les badauds, des dizaines de gratte-ciel sont en construction. Ils côtoient les deux tours de verre de cinquante étages de la Sonangol, la puissante compagnie pétrolière nationale, d’où sortent aux heures de pointe de jeunes cadres dynamiques en costumes et tailleurs impeccables. La nouvelle Assemblée nationale, qui sera inaugurée prochainement, domine désormais le centre-ville avec sa coupole de style colonial portugais, un brin grandiloquent. Doté de 1 250 bureaux – pour seulement 223 députés -, l’édifice aurait coûté la bagatelle de 185 millions d’euros. Il a été construit par le géant portugais du BTP Teixeira Duarte, dont le carnet de commandes ne désemplit pas dans le pays. Depuis le début des années 2000, l’Angola affiche une santé économique impressionnante. Certes, la croissance du PIB a ralenti et ne sera que de 5 % cette année, mais, entre 2001 et 2010, le pays a enregistré la plus forte progression au monde avec une moyenne de 12 % par an. Sur le terrain, celle-ci se traduit notamment par une fièvre bâtisseuse. Dans la ville nouvelle de Talatona, située à 30 km au sud du centre-ville, les condominios (lotissements fermés et protégés), construits par le brésilien Odebrecht, poussent comme des champignons. Fuyant le centre congestionné et  les musseques, gigantesques bidonvilles qui abritent les réfugiés d’un conflit qui aura duré trente ans, une partie de la classe moyenne aisée s’y est installée. Mais résider à Talatona ou à Luanda coûte cher. Le loyer d’un quatre pièces doté d’un groupe électrogène capable de pallier les pannes chroniques du réseau électrique atteint 8 000 dollars par mois (plus de 6 200 euros). Selon le cabinet Mercer, la capitale angolaise est la deuxième ville la plus chère au monde, derrière Tokyo. Mais ce coût prohibitif de la vie ne rebute pas les investisseurs, bien au contraire. Pour la seule année 2012, le pays a attiré quelque 9,6 milliards de dollars d’investissements directs étrangers. Soit près de trois fois le montant reçu par la RD Congo voisine durant la même période. Selon le «World Investment Report» 2013 de la Cnuced (Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement), l’Angola était en 2011 le pays où le retour sur investissement était le plus élevé au monde. Pour s’y installer, il faut donc y mettre le prix. «L’Agence nationale pour l’investissement privé angolaise (Anip), tatillonne sur les transferts de compétence, exige un investissement minimum de 1 million de dollars pour bénéficier du régime fiscal commun. Et mieux vaut avoir un partenaire local solide, notamment pour faire face aux entraves administratives. Mais le jeu en vaut la chandelle», estime un diplomate occidental en poste à Luanda.

De tous horizons       

Séduits par ces perspectives, Portugais et Brésiliens ont afflué dans ce pays lusophone d’environ 21 millions d’habitants. Ils prennent d’assaut des postes à compétences techniques ou créent leur propre entreprise. Mais ce sont les groupes chinois qui ont été les premiers à s’implanter dans le pays juste après la guerre civile. Désireux d’accéder aux ressources pétrolières en échange de la construction d’infrastructures, Pékin les a soutenus. À Luanda, leurs équipes de construction ne s’arrêtent jamais de travailler, y compris la nuit. On leur doit le changement phénoménal et rapide du paysage urbain. Derrière cet afflux d’expatriés de tous horizons, il y a d’abord et surtout un engouement pétrolier qui ne se dément pas. Même si sa production quotidienne a stagné au cours de ces deux dernières années, à 1,7 million de barils (81 % issus de gisements offshore profonds), le pays s’est hissé en quelques années au deuxième rang des producteurs subsahariens de brut, derrière le Nigeria. Presque toutes les majors pétrolières se sont renforcées en Angola, et plusieurs autres compagnies s’y sont installées. Total est le premier producteur du pays avec plus d’un tiers de la production, suivi de Chevron, Exxon et BP. Seul Shell ne s’y est pas implanté», remarque Benoît Verdier, directeur général de Technip Angola, société d’ingénierie pétrolière aujourd’hui en plein essor. Alors que celle-ci facturait 90 000 heures d’ingénierie en 2011, elle devrait dépasser les 220 000 heures en 2014, en raison des nouveaux projets en cours. «Les réserves offshore «antésalifères» [situées sous une couche de sel au fond de l’océan Atlantique] au large de l’Angola pourraient se révéler aussi prometteuses que celles du Brésil, où Petrobras puise déjà 550 000 barils par jour», fait valoir, très optimiste, le géologue et consultant canadien Tako Koning, installé dans le pays depuis dix-neuf ans. En 2013, l’or noir représentait 96 % des exportations angolaises, 80 % des recettes de l’État, et 46 % du PIB du pays. Les observateurs rencontrés à Luanda estiment que cette manne a été mieux gérée qu’ailleurs en Afrique subsaharienne. «À la différence d’un pays pétrolier comme le Nigeria, l’Angola dispose d’un État fort, très centralisé, qui a étoffé son cadre légal pour organiser intelligemment le transfert des compétences au niveau local et accroître ses rentrées fiscales», estime l’avocat Carlos Manuel da Silva Gomez, qui travaille dans le secteur extractif local depuis 2004. Selon les règles en vigueur dans le pays, toutes les compagnies étrangères actives dans le pétrole sont associées à la Sonangol, à travers des accords de licences d’exploration et de production. Présidée jusqu’en 2012 par Manuel Domingos Vicente, l’actuel vice-président du pays et potentiel dauphin du président José Eduardo dos Santos, l’entreprise publique passe pour un cas unique sur le continent. Elle a réalisé un bénéfice de 2,96 milliards de dollars en 2013 et commercialise elle-même ses quotas de production, ce qui lui permet d’éviter d’avoir recours à des intermédiaires. Mais cette économie essentiellement portée par l’or noir a subi un revers en 2008 avec la chute vertigineuse des prix du baril. Les autorités se sont alors montrées plus rigoureuses et transparentes dans leur gestion des finances publiques, grâce à un programme spécial du Fonds monétaire international (FMI) mis en place entre 2009 et 2012. «L’inflation, qui atteignait des sommets au sortir de la guerre, est désormais modérée. Elle devrait s’établir aux alentours de 7 % en 2014, grâce au travail sérieux de la Banque centrale, indique Nicholas Staines, le représentant du FMI à Luanda. Les réserves monétaires, qui s’étaient asséchées après 2008, sont renflouées. Quant aux procédures d’attribution des marchés publics – et à leur règlement -, elles se sont nettement améliorées. En 2009, l’État présentait des arriérés de paiement pour des contrats publics de quelque 8 milliards de dollars. Ils ont été réduits à 2 milliards en 2012, ce qui marque un net progrès.»

Embryonnaire        

Pourtant, beaucoup reste à faire pour relancer définitivement l’économie. À commencer par l’amélioration du climat des affaires, qui reste troublé, tout particulièrement sur les questions de sécurité contractuelle. «La plupart des contrats de location sont informels et les accords commerciaux fluctuent souvent», observe Martin Hercules, représentant local du groupe allemand Commerzbank. Le pays doit également renforcer son secteur privé, peu développé, en dehors des conglomérats appartenant à une douzaine de grandes familles proches du pouvoir. La guerre civile a empêché plusieurs générations de se former, et l’héritage du passé collectiviste du Mouvement populaire pour la libération de l’Angola (MPLA, au pouvoir) n’a guère favorisé l’entrepreneuriat individuel, encore embryonnaire. Enfin et surtout, «la diversification de l’économie est plus que jamais nécessaire», considère Nicholas Staines. Selon lui, il serait trop imprudent de compter sur les gisements pétroliers antésalifères pour remplir les caisses de l’État, alors même que leurs réserves exploitables ne pourront pas être estimées avant 2015. De plus, l’or noir n’a profité encore qu’à une élite, souvent métissée ou très internationalisée, proche du parti au pouvoir. «Le ressentiment grandit parmi la population déshéritée, assure un diplomate en poste à Luanda. Ses revenus n’ont guère évolué, alors que le coût de la vie est élevé. Sur un salaire mensuel de quelque 250 dollars, un banlieusard doit dépenser 80 dollars dans les transports.»

Climat idéal        

Pour amorcer – enfin – cette diversification, le gouvernement, qui prépare l’échéance électorale de 2016, a lancé son programme de développement 2013-2017. Priorités des priorités de ce plan d’investissement de 46 milliards d’euros, qui n’en est encore qu’à ses débuts : les infrastructures et l’agriculture. Ce dernier secteur pourrait en effet doper l’économie du pays, avec des sols, des ressources hydriques et un climat idéal, qui permettent jusqu’à trois récoltes par an dans certaines régions. Selon la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), l’Angola est même l’un des cinq États ayant le meilleur potentiel agricole de la planète, avec ses 18 % de terres arables non exploitées. Mais, pour le moment, seule une poignée de groupes internationaux ont lancé des projets dans ce domaine : le portugais Delta, qui veut relancer la production de café (le pays était le quatrième producteur mondial en 1975), et les israéliens Mitrelli et LR Group, dans l’élevage et le maraîchage. Depuis 2002, le pays a parcouru un chemin considérable grâce à l’argent du pétrole. Désormais, le gouvernement doit miser sur l’agriculture pour réduire ses importations alimentaires, enrayer le chômage et faire enfin bénéficier l’ensemble de sa population de la relance économique.