Le poids économique du commerce de la mort

Pleurer et enterrer dignement les êtres chers qui décèdent est un devoir pour les proches. Mais cela coûte de plus en plus cher. Organiser un enterrement est devenu un casse-tête financier.

Pour les obsèques, les familles mettent un point d’honneur à y arriver en dépit du coût élévé des dépenses.

Pour les obsèques, les familles mettent un point d’honneur à y arriver en dépit du coût élévé des dépenses.

Malgré la banalisation de leurs rituels, les obsèques conservent encore leur fondement culturel. À Kinshasa, quels que soient le rang social du défunt et la condition de sa famille, le mort a droit une tombe digne de ce nom. On recourt souvent à la solidarité, sans laquelle beaucoup de personnes n’auraient pas droit à des obsèques convenables. Quand un cas de décès survient dans une famille congolaise, on remue ciel et terre pour trouver une réponse à une question : comment faire face aux dépenses liées aux funérailles ? En dépit du coût élevé de l’organisation des obsèques, les familles mettent un point d’honneur à y arriver. Depuis quelques années, la pratique tend à s’uniformiser. On ne pleure plus les morts chez soi mais dans un funérarium. Le cimetière Nécropole entre ciel et terre, situé dans la commune de Nsele, est devenu la destination finale la plus prisée. Difficile d’enlever des esprits la chasse au prestige face à l’ampleur des dépenses.

Acte premier 

Tout commence à l’hôpital si le défunt y a séjourné pour cause de maladie. Mais quelle maladie ? Selon la durée de l’hospitalisation et la nature de la maladie, la facture varie généralement entre 300 et 2 000 dollars. Quand la dépouille mortelle est amenée à la morgue pour préparation, la journée coûte 10 000 francs. Les morgues les plus fréquentées sont celles de l’hôpital général de référence de Kinshasa, ex-Mama Yemo, l’hôpital Saint-Joseph et l’hôpital Bondeko de Limete, l’hôpital sino-congolais de Ndjili, l’hôpital de référence de Kisenso et celui de Kintambo. À cela s’ajoutent les frais d’embaumement qui s’élèvent en moyenne à 60 000 francs, d’obtention du certificat de décès (10 dollars), sans compter le « madesu ya bana », ces billets de banque qu’on place dans la main des agents de l’hôpital et de la morgue pour le « service rendu », c’est-à-dire la facilitation des démarches. Ce n’est pas tout. Avant de procéder à la levée du corps de la morgue, il y a la préparation de la dépouille. Un fonctionnaire affirme, à ce sujet, avoir dépensé jusqu’à 400 dollars, rien que pour l’habillement de son défunt frère : costume, paire de chaussures, chemise, cravate, paires de chaussettes et de gants blancs… Ensuite, il faut acheter un cercueil. Les prix varient selon les milieux. Dans les quartiers est de Kinshasa, notamment à Kimbanseke, ils oscillent entre 350 et 1 200 dollars selon la qualité (bois pur ou plaqué) et le modèle. Par contre, à Kimbangu, le long de l’avenue Bongolo, ou aux abords de l’hôpital général de référence de Kinshasa, les prix passent du simple au double, voire au triple par rapport à Kimbanseke. Il semble que les marchands de Kimbangu ou des alentours de l’hôpital général s’approvisionnent à Kimbanseke.

Acte deux 

Les funérailles proprement dites. Les obsèques commencent avec la sortie de la dépouille de la morgue pour le lieu mortuaire. C’est l’étape cruciale durant laquelle les dépenses se multiplient. Une dame se souvient de son deuil à la suite de la disparition de sa sœur aînée. Certes, elle pleurait pour avoir perdu un être cher. Mais elle pleurait surtout parce que sa famille n’était pas en mesure de faire face aux dépenses. Dans un de ses sketches, l’humoriste Kizubanata se plaît à raconter qu’organiser les funérailles à Kinshasa coûte le prix d’une voiture d’occasion importée (prix moyen : 5 000 dollars).

Et ce n’est pas faux. Pour la levée du corps, il faut un corbillard. Le prix de la location va de 100 à 300 dollars pour deux courses : de la morgue au lieu mortuaire et le lendemain, du lieu mortuaire au cimetière. Mais cela varie selon la qualité du véhicule et de l’emplacement du cimetière. La nouvelle mode dans la capitale est de faire son deuil dans un funérarium ou dans une salle aménagée. Coût de la location : de 500 à 1 500 dollars selon le confort du lieu. Faute de moyens, d’autres choisissent de pleurer leurs morts dans des endroits publics, comme les cours des maisons communales, les terrains de football… Coût : 150 dollars en moyenne.

Un vrai business s’est ainsi développé à Kinshasa autour de la mort. Beaucoup de personnes se sont lancées dans la location de chapelles ardentes et d’accessoires (de 100 à 500 dollars selon la qualité), de catafalques (15 dollars quand c’est fabriqué localement et 25 dollars lorsque c’est importé), de tentes, de  chaises. D’autres ont opté la vente de gerbes de fleurs artificielles (de 10 à 100 dollars, voire plus), la location de la sonorisation (de 50 à 150 dollars). Par ailleurs, des groupes folkloriques et des fanfares ont également trouvé un créneau porteur. Pour agrémenter les veillées mortuaires, ils demandent entre 200 et 1 000 dollars pour les groupes folkloriques (en plus de casiers de boissons) et 150 dollars pour les fanfares. Généralement, les funérailles durent vingt-quatre heures : de la levée du corps de la morgue, à partir de midi, à l’inhumation, le lendemain dans l’après-midi.

Acte trois

La mise en terre. Kinshasa compte au moins huit cimetières encore en activité. Mais la destination la plus prisée est Nsele où est situé le cimetière mondain : Nécropole entre ciel et terre. Il a repris tout le prestige du cimetière de la Gombe fermé depuis quelques années. Pour y enterrer un proche, il faut débourser au moins 1 200 dollars. Le prix varie jusqu’à 5 000 selon les emplacements et les modes d’enterrement. Outre le Nécropole, ceux qui n’ont pas assez de moyens, se tournent vers le cimetière de Kinkole qui a perdu son attrait des années 1990 et 2000. Là, une tombe coûte 200 dollars. Quand le caveau est aménagé, il est vendu à 350 ou 400 dollars. Dans les autres cimetières de la capitale, les frais liés à l’inhumation ne dépassent guère 200 dollars.

Acte quatre : le mot de la fin. Dans le jargon kinois, le mot de la fin signifie tout simplement donner à boire et à manger à tous ceux qui ont partagé votre deuil. Quand il s’agit du deuil d’une personne connue, c’est par centaines que les gens y viennent. Et, dans pareille situation, les dépenses pour la boisson et la nourriture vont au-delà de 1 000 dollars. Il y va du prestige et de l’honneur de la famille du défunt, semble-t-il.