Le temps de l’inventaire

Après le soulèvement populaire qui a mis fin au régime de Blaise Compaoré, le Pays des hommes intègres fait déjà le bilan des pertes occasionnées par les pillages durant les manifestations.

Pillage et saccage pendant les émeutes, à Ouagadougou.

Pillage et saccage pendant les émeutes, à Ouagadougou.

Place à l’inventaire des dégâts économiques causés par l’insurrection populaire au Burkina Faso qui a occasionné le départ de Blaise Compaoré. Des scènes de pillage ont été déplorées dans le pays, particulièrement à Ouagadougou, capitale administrative et à Bobo-Dioulasso, capitale économique. La colère de la foule a, non seulement occasionné le pillage des biens immobiliers de l’entourage de l’ancien président, exilé depuis en Côte d’Ivoire, mais  également touché nombre d’investisseurs privés. Plusieurs entreprises et magasins ont été pillés, des biens privés et publics emportés et d’autres incendiés. A Ouagadougou, les hôtels Azalaï Indépendance et Joly, les agences de Coris Bank International, le groupe privé spécialisé dans le bâtiment et travaux publics EBOMAF, sont parmi les grosses boîtes qui ont été visitées par des pillards.

En cas d’échec de la transition qui doit conduire à l’élection présidentielle en novembre 2015, le Burkina Faso risque de subir des sanctions internationales qui auraient des conséquences écono-miques beaucoup plus importantes.

Le 5 novembre, l’institut panafricain Free Afrik a fait les comptes. Dans son rapport, cet organisme indépendant spécialisé dans les études économiques, a évalué à environ 200 milliards de francs CFA, soit 381 millions de dollars, les dégâts économiques qui ont touché particulièrement  « les secteurs de l’hôtellerie, de la finance, de l’économie informelle et de l’entreprise ». Le document de Free Afrik précise notamment que le secteur bancaire et les institutions financières sont gravement touchés avec des pertes de 38 millions de dollars. Dans le secteur hôtelier, ces pertes sont estimées à moins de 9,6 millions de dollars et 3,8 millions de dollars dans la distribution et le commerce. Bien qu’ayant remarqué une limitation des perturbations et la reprise progressive des activités économiques, Free Afrik s’inquiète de la fébrilité des secteurs touchés, les difficultés de remboursement par les entreprises endommagées et le sort des salariés qui pourront perdre leurs emplois. Vient également s’ajouter le manque à gagner consécutif à la fermeture des frontières terrestres qui a bloqué les transactions commerciales. « La destruction de biens va forcément jouer sur le niveau de production de l’économie. Par exemple, la destruction de l’hôtel Azalaï Indépendance, un des fleurons de l’industrie hôtelière burkinabè, aura des conséquences sur l’emploi avec des agents au chômage technique, mais également sur les capacités d’accueil du pays. Pis, les entreprises ou les unités de production saccagées vont faire faillite, selon l’importance des dégâts causés », selon Idrissa Ouédraogo, professeur d’économie à l’université de Ouagadougou.

Hormis ces dégâts directs, les lendemains économiques restent la plus grande interrogation dans ce pays d’Afrique de l’Ouest. Tout va dépendre de la manière dont sera conduite la transition politique jusqu’aux élections proposées en novembre 2015 par la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Il est à craindre, premièrement, une crise pour la course au pouvoir qui devrait revenir aux civils, selon un consensus déjà dégagé, les pressions internationales étant fortes à cet effet. En cas d’échec, ce pays risque de subir des sanctions internationales qui auraient des conséquences économiques beaucoup plus importantes. A dater du 3 novembre, l’Union africaine avait donné deux semaines aux militaires pour quitter le pouvoir assumé actuellement par le lieutenant-colonel Isaac Zida. Ce dernier, dans une conférence de presse qu’il a animée le 6 novembre, s’est dit prêt.

La Banque mondiale et l’Union européenne investissent chaque année, depuis 2012, plus de 400 millions de dollars au Burkina Faso pour appuyer l’économie et les institutions. Pour l’instant, seul le Canada a annoncé le gel de son aide bilatérale en attendant la mise en place d’une « autorité civile légitime et responsable ». Son ministre du Développement international, Christian Paradis, a indiqué, le 4 novembre, que  dans le contexte actuel, il est impossible de verser les fonds sans être sûr qu’ils seront utilisés de façon efficace. En 2011-12, le Canada a déboursé plus de 30 millions de dollars au Burkina pour le développement à travers divers programmes. Il soutient la Stratégie de croissance accélérée et de développement durable du gouvernement burkinabè (2011-2015), qui comprend quatre axes principaux : développer des priorités pour une croissance accélérée, consolider le capital humain et promouvoir la protection sociale, renforcer la bonne gouvernance et prendre en compte les priorités qui sont intégrées dans toutes les politiques et tous les programmes de développement. En 2013, les principales exportations canadiennes vers le Burkina Faso étaient constituées de machinerie, de véhicules, de matériaux en fer et en acier, de matériel électrique et d’équipements électroniques évalués à une trentaine de millions de dollars.

Par ailleurs, Ouagadougou doit aussi garantir la sécurité des investisseurs, surtout ceux du secteur minier où l’or est le premier produit d’exportation. Dans son rapport, Free Afrik plaide pour « une mise en place diligente de la transition, le renforcement de la sécurité pour recréer la confiance avec les différents partenaires à l’interne comme à l’externe, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement du pays, afin d’étouffer les conséquences dommageables imminentes et d’atténuer les effets indirects de la crise sur l’économie ».

Toutes ces incertitudes économiques poussent l’agence de notation West Africa Rating Agency (WARA) à mettre sous surveillance la note de l’Office national des télécommunications (ONATEL) du Burkina Faso pour une durée de 90 jours. Les analystes de WARA étudieront l’évolution de la situation et ses conséquences sur l’activité économique du pays. C’est au plus tard le 30 janvier 2015 que WARA devra clore cette mise sous surveillance par une affirmation ou un abaissement de la note de l’ONATEL et un maintien ou une modification de sa perspective.» L’agence de notation Standard & Poor’s a également placé sous surveillance la note souveraine du Burkina Faso.