Statut financier de la femme : le plaidoyer de la directrice générale de la BM

 Kristalina Georgevia est formelle : si bon nombre d’États font évoluer leur législation, exploitent davantage les progrès technologiques et le mobile banking, alors la situation financière de la femme évoluera. Ci-après, la tribune publié sur le site de la Banque mondiale le 31 mai. LA RÉDACTION

 

« En 1987, toute juste inscrite à la London School of Economics, j’ouvrais mon premier compte en banque. Grâce à cet acte apparemment anodin, j’allais devenir l’unique responsable de mon budget, de mes dépenses et de mes choix financiers. En un mot, je devenais maître de mes décisions. Mais, pour plus de 980 millions de femmes dans le monde, cette liberté financière reste encore aujourd’hui hors de portée. 

Et le plus inquiétant est que la situation ne semble pas s’améliorer : d’après notre base de données Global Findex, si le nombre de femmes détentrices d’un compte augmente, un écart tenace de 7 points continue de séparer les deux sexes depuis 2011. 

Dans ce tableau, quelques pays se distinguent néanmoins. C’est le cas notamment de l’Afrique du Sud, de la Bolivie, du Cambodge et de la Fédération de Russie, où le taux de bancarisation des femmes est équivalent à celui des hommes. L’Argentine, l’Indonésie et les Philippines réussissent, pour leur part, à inverser l’écart observé à l’échelle mondiale : la proportion de femmes disposant d’un compte y est supérieure à celle des hommes.

Toutefois, il subsiste des déséquilibres aussi persistants que préoccupants. En effet, de manière générale, les pays qui présentent de fortes disparités entre les sexes sont aujourd’hui les mêmes qu’en 2011. Au Bangladesh, au Pakistan et en Turquie, un fossé proche de 30 points sépare le pourcentage d’hommes et de femmes titulaires d’un compte bancaire. L’écart est également supérieur à dix points au Maroc, au Mozambique, au Pérou, au Rwanda et en Zambie.

Exploiter le mobile banking

L’absence de revenus tout simplement suffisants pour justifier l’ouverture d’un compte est la raison la plus souvent invoquée par les personnes non bancarisées (hommes et femmes confondus). Nous devons par conséquent veiller à ce que chacun et chacune soit en capacité de travailler, d’être rémunéré et de participer à l’économie de son pays. Cette mission est au cœur du travail mené par le Groupe de la Banque mondiale, et ce, tout particulièrement à l’heure où nous nous penchons sur les compétences nécessaires aux emplois du futur.

Un certain nombre de raisons empêchent les femmes d’ouvrir un compte en banque. L’inégalité des chances ainsi que les discriminations juridiques et règlementaires forment un faisceau de facteurs intriqués qui sont autant d’obstacles cumulés pour les femmes. 

Les États ont encore des progrès à faire en vue de démêler les problèmes complexes qui empêchent les femmes d’accomplir ce qui constitue pourtant un acte simple pour les hommes. Voici trois axes qui devraient permettre d’avancer dans cette voie, afin de combler le fossé entre les sexes en matière d’inclusion financière.

On pourrait réduire le nombre de femmes non bancarisées en déplaçant sur des comptes courants les transactions régulières aujourd’hui réalisées en espèces. Cette stratégie a porté ses fruits en Europe/Asie centrale et au Moyen-Orient/Afrique du Nord : dans ces deux régions, une femme sur cinq (a) a ouvert son premier compte bancaire afin d’y percevoir par virement électronique son traitement ou sa retraite de la fonction publique ou encore des prestations sociales. C’est également le cas de 14 % des femmes de la région Amérique latine/Caraïbes.

De même, le succès d’un système comme M-Pesa, au Kenya, illustre la force de frappe des services bancaires mobiles. Ce service révolutionnaire de transfert d’argent par téléphone portable, avec son réseau d’agents disséminés jusque dans les coins les plus reculés du pays, a véritablement changé la donne. Les établissements financiers traditionnels sont en effet généralement hors de portée pour les populations rurales pauvres qui, en outre, peuvent difficilement s’offrir le coût du déplacement ou du manque à gagner qu’occasionnerait une visite à la banque la plus proche. Selon une femme sur cinq (a), M-Pesa aurait ainsi permis à environ 185 000 Kényanes de transformer une activité agricole de subsistance en exploitation commerciale, favorisant ainsi leurs capacités d’épargne. Avec l’augmentation du nombre d’utilisateurs de téléphones portables, cette formule pourrait permettre de contourner les voies classiques d’accès aux institutions financières en déplaçant le service là où se trouve le client.

Abolir les lois discriminatoires

Il ne subsiste que trois pays exigeant des femmes la permission de leur mari pour ouvrir un compte en banque (a). C’est moins qu’auparavant, mais c’est toujours trop.

Parallèlement, certaines lois, à première vue sans rapport, freinent en réalité sensiblement l’inclusion financière des femmes. Dans 31 pays par exemple, les femmes mariées ne jouissent pas, comme leur mari, du droit de choisir leur lieu d’habitation. Dès lors, il peut devenir plus difficile pour ces femmes de se déplacer jusqu’à une agence bancaire ou d’occuper un emploi source de revenu pour la famille.

Il en va de même de l’ensemble des dispositions légales qui, en limitant la participation des femmes à la vie économique, réduisent à la fois leur accès et leur utilisation des services bancaires (a). À l’inverse, dans les pays autorisant le travail des femmes mariées et où elles peuvent être chef de famille, elles sont plus nombreuses à détenir un compte en banque et à gérer des emprunts ou de l’épargne. 

Pourtant, il est possible de réformer les législations entravant les femmes même dans les contextes les plus défavorables. Prenez le cas de la République démocratique du Congo, un pays en queue de peloton sur presque toutes les dimensions de l’égalité des sexes. Le Groupe de la Banque mondiale  y a collaboré avec les ministres en charge du genre et de la justice pour réviser les lois régissant la famille, lesquelles obligeaient, jusqu’alors, les femmes mariées à obtenir l’autorisation de leur conjoint pour procéder à l’ouverture d’un compte bancaire, obtenir un prêt, signer un contrat ou encore enregistrer une société. La refonte de ces lois a conduit à l’adoption, en 2016, d’un nouveau Code de la famille levant l’ensemble des restrictions.

Renforcer les compétences financières

La promotion de l’éducation financière des femmes ne consiste pas seulement à améliorer leurs compétences en lecture et en écriture, mais aussi à leur apprendre à gérer un compte courant, établir et optimiser un budget, et constituer une épargne. Et même ces compétences techniques de base ne suffisent pas : il est tout aussi important de prendre en compte les aspects sociaux, émotionnels et psychologiques de la prise de décision financière. 

À cet égard, les innovations technologiques permettent de communiquer à point nommé avec les usagers de services financiers. L’utilisation de SMS et l’incorporation de messages à des programmes de divertissement télévisés illustrent ainsi de manière prometteuse comment la technologie peut être mise à profit pour promouvoir les compétences financières des individus. Des études menées en Bolivie, au Pérou et aux Philippines ont aussi montré que l’envoi de SMS rappelant aux épargnants leurs objectifs peut permettre d’accroître leur épargne (a). En Afrique du Sud, un projet mené conjointement par la Banque mondiale et les producteurs d’une série télé populaire (a) a contribué à détourner les Sud-Africains des jeux d’argent et des coûteux achats à crédit en intégrant au script de la série des messages à vocation éducative.

Mieux tirer profit de la technologie et de la banque mobile, abolir les lois discriminatoires et renforcer la maîtrise financière : il ne s’agit là que de trois leviers parmi tant d’autres pour favoriser l’inclusion financière des femmes. À la Banque mondiale, nous utilisons tous les moyens à notre disposition pour aller dans ce sens. Comment pourrait-on être encore plus efficace ? Vos idées sont les bienvenues. »