Une approche inclusive

Grâce au Projet infrastructures financières et marchés (PIFM) lancé en septembre, la Banque mondiale compte moderniser l’infrastructure des paiements et  augmenter la disponibilité de financements à terme destinés aux micros, petites et moyennes entreprises (MPME). Doté de 30 millions de dollars, il s’étale sur six ans. Philippe Aguéra, responsable du projet à la Banque mondiale, répond aux questions de BUSINESS ET FINANCES. Interview. 

Philippe Aguéra, à Kinshasa. le 2 octobre.

Philippe Aguéra, à Kinshasa. le 2 octobre.

Business et Finances : Votre institution pilote plusieurs projets en République démocratique du Congo. Comment s’articule celui-ci qui, en principe, doit faciliter l’accès au crédit de ceux qui en sont exclus ?

Philippe Aguéra : Le projet vient d’entrer en vigueur au mois de septembre. Sa vocation est de servir et de développer le secteur financier en République démocratique du Congo. C’est l’un des premiers projets à vocation financière pure et qui succède à un autre intitulé « Compétitivité et développement du secteur privé » qui, lui aussi, visait l’amélioration du climat des  affaires. Par son soutien à travers le secteur de la micro-finance, l’ancien projet avait notamment pour but ultime l’inclusion financière et d’enclencher le développement du système national de paiement.

Quels en sont les principaux axes ?

Le projet s’articule autour de trois grandes composantes. La première, c’est la mise en œuvre du système national de paiement, qui a fait l’objet d’une acquisition de matériel dans le cadre du projet précédent. Dans ce cas, nous soutenons la Banque centrale du Congo (BCC) qui met en place un système de règlement de gros montants et de paiement de détail avec le secteur bancaire. Deuxièmement, nous soutenons le secteur de la micro-finance. D’une part, à travers un appui à la Banque centrale dans le cadre de la supervision, et d’autre part, à travers le soutien au Projet infrastructures financières et marchés (PIFM). Et, enfin, cette ligne de crédit que nous allons mettre en place à travers une institution financière intermédiaire à identifier dans les semaines qui viennent.

Y a-t-il une différence fondamentale entre ce nouveau projet et ceux qui l’ont précédé ?

Celui-ci doit perpétuer et prolonger les actions antérieures. Il est surtout innovateur dans le sens où il met en place une ligne de crédit d’une quinzaine de millions de dollars, qui devrait financer des Petites et moyennes entreprises (PME), non seulement à Kinshasa mais, si possible, à travers toutes les provinces afin d’atteindre des populations qui n’ont pas encore accès au système financier.
C’est aussi pour soutenir les institutions financières tout comme leurs clients actuels qui, vous le savez bien, n’ont pas de ressources durables malgré la liquidité du secteur bancaire dans le pays.

Vous avez un budget de 15 millions de dollars pour la ligne de crédit. Est-ce suffisant par rapport aux besoins ?

Le projet a globalement une enveloppe de 30 millions de dollars. Effectivement, la ligne de crédit est de 15 millions, mais l’idée est qu’à travers des institutions pilotes, un système soit mis en œuvre pour ensuite être démultiplié si nous trouvons les bons intermédiaires. Donc, ce montant n’est arrêté que dans le cadre du projet. Mais il pourrait être augmenté si, en termes de risque et de mise en place des structures, nous trouvons un schéma qui permet de financer l’économie à long terme.

Les PME ayant du mal à avoir accès au crédit, comment comptez-vous vous organiser pour que cela devienne possible ?

Notre intervention va d’abord passer par l’intermédiaire d’une institution financière que nous sommes en train d’identifier. Elle devra canaliser l’argent que le gouvernement consacrera à cette ligne de crédit, c’est-à-dire les 15 millions sur six ans pour le moment, vers des banques ou des institutions de micro-finance. Dans un premier temps, il y aura deux ou trois institutions pilotes que ladite institution intermédiaire devra identifier et que le projet entend soutenir sur le plan de la formation et de l’assistance technique. Il faut souligner que l’institution intermédiaire n’aura pas vocation à prêter directement au marché. Mais des structures de contrôle et celles qui viseraient à créer des départements idoines seront mises en place pour servir des populations qui sont toujours dans l’informel.

Si la vocation de l’institution intermédiaire ne sera pas de prêter, quel sera alors son rôle dans le projet ?

L’institution financière intermédiaire devra, elle, vérifier que les banques et les institutions de micro-finance qui délivreront la ligne de crédit ont mis en place toutes les structures et toutes les procédures et sont en phase avec l’analyse du risque des contreparties qu’elles vont financer. A cette étape, il nous faut maintenant identifier cet intermédiaire qui doit être une institution agréée par la Banque centrale du Congo pour garantir, à la fois, la pertinence de son organisation, la qualité de sa comptabilité et de ses structures d’analyse du risque afin de permettre un suivi de son activité. Contrairement à ce qui se fait maintenant, l’objectif du projet c’est surtout celui d’aller vers des institutions non formalisées pour leur offrir une assistance technique.

Y a-t-il des secteurs qui vous semblent prioritaires?

Le projet va proposer des financements à moyen et à long terme, donc un appui d’un an à un secteur qui en manque beaucoup. Pourquoi ? Parce que nous considérons qu’il faut aider les Petites et moyennes entreprises, en général, à investir dans le cadre du projet avec une vocation à la création d’emplois. Et, donc, d’intégrer dans le monde du travail des jeunes qui sont à la recherche d’un emploi. Deuxième chose, nous souhaitons être un projet extensif, c’est-à-dire que nous n’allons pas nous limiter à Kinshasa. C’est ambitieux, mais on souhaiterait atteindre le reste des provinces, notamment le Bas-Congo et le Bandundu. Nous aurons deux ou trois institutions pilotes les deux premières années. Le troisième volet de ce projet nous mène vers les associations féminines qui seront l’un des axes vers lesquels le projet devra diriger ses financements. Tout le défi sera d’amener l’intermédiaire financier qui supervisera les banques et les institutions de micro-finance ou des coopératives prêteuses à identifier et servir ses cibles. L’un des secteurs que nous souhaitons aussi approcher, bien que difficile en termes de risque, est celui de l’agriculture et de l’agro-industrie. A cet égard, le projet ne va pas vivre sa vie tout seul. Notre souhait c’est de profiter des synergies entre d’autres actions, notamment celles de la Banque mondiale à travers certains autres projets. S’agissant du Bas-Congo, par exemple, nous pouvons connaître le projet du développement d’un pool de croissance à l’Ouest. Il est prévu la création d’un fonds de développement des projets qui pourrait être doté de 10 millions de dollars pour aider les populations en général et celles du domaine agricole du Bas-Congo à élaborer des plans d’action et à présenter des dossiers aux institutions financières.

Pour contourner la difficulté liée à l’insuffisance des banques, il y a ceux qui pensent qu’il faut se tourner vers le Mobile Banking. Etes-vous dans cet état d’esprit ?

Oui, c’est une voie dont on sent qu’elle se développe en RDC. A l’époque, il y avait un frémissement en matière de paiement via le téléphone mobile. L’accès au financement est considéré par des opérateurs comme le second obstacle à leur développement, après l’accès à l’électricité. D’où l’importance que pourrait avoir ce projet s’il parvenait à dépasser la timidité du secteur bancaire d’une part, et le manque de moyens et d’organisation dans le secteur de la micro-finance et des coopératives d’autre part.

Une fois que ce projet aura abouti, qu’escomptez-vous comme résultats?

Dans les dix-huit mois qui viennent, l’essentiel est de poser les infrastructures et d’achever le chantier de la mise en œuvre du système national de paiement qui permettra de mieux servir les populations grâce au règlement des gros montants entre des acteurs du secteur financier, le gouvernement et les autorités provinciales, et même dans le cadre de la SADC, parce que l’objectif est d’intégrer le système national de paiement chez les partenaires de la RDC et donc, d’assurer une plus grande rapidité de paiement de gros montants et de détail. A partir de là, ou en parallèle de ces chantiers prioritaires, nous souhaitons continuer à aider le secteur de la micro-finance, notamment dans l’Est du pays et procéder à la mise en place d’une ligne de crédit. Mais pour mesurer l’impact de la ligne de crédit proprement dite, il faudra attendre un peu plus longtemps parce que le premier crédit devra être délivré l’année prochaine. Les deux années suivantes seront consacrées à la mise en place, à travers des institutions pilotes, d’une autre ligne de crédit. Ce n’est que par la suite que d’autres banques, d’autres intermédiaires et institutions de micro-finance pourront, s’ils le souhaitent, participer à l’opération.

Est-ce facile à réaliser ?

Nous sommes conscients des besoins et de la difficulté de la tâche. Nous souhaitons, malgré tout, éviter les obstacles en prenant toutes les garanties pour que la ligne de crédit ne puisse pas être, au final, délivrée dans de mauvaises conditions. Il faut, donc, que tous les partenaires soient convaincus de la pertinence de nos objectifs. Que le projet ou les institutions de tutelle avec lesquelles nous travaillons dans le groupe d’institutions financières internationales puissent aider les entrepreneurs à présenter déjà leurs dossiers afin de mettre en place un schéma acceptable.

Etes-vous d’accord avec ceux qui pensent que le temps de la Banque mondiale n’est pas celui des peuples, parce qu’entre le moment où le projet est financé et celui où il porte ses fruits, de longs mois, voire des années, s’écoulent?

Je pense que ce qui est long c’est le temps de mettre en place des structures qui ont vocation à durer. Ça peut paraître long. Mais dans mon cas, je préfère poser des bases solides plutôt que de délivrer des crédits et que nous soyons un jour obligés d’arrêter. Les 15 millions dont je vous ai parlé sont, en réalité, une assistance à moyen et à long terme à des entreprises pour investir et créer de l’emploi. Mais qui ont vocation ensuite de revenir vers le projet et à nouveau être prêtés. Donc, c’est effectivement long parce que nous travaillons sur le moyen et le long terme. On va fournir de la liquidité à moyen et à long terme. Puis, ensuite, le mécanisme devra s’autofinancer et s’auto-entretenir et, par effet d’enchaînement, les 15 millions deviendront naturellement plus, mais c’est un processus. En parallèle, nous devons aussi prendre le temps d’accompagner et de préparer les entrepreneurs ou des clients potentiels à vocation d’entrepreneurs qui pourraient bénéficier de ce crédit.

Le projet est relativement limité dans le temps. Comment comptez-vous léguer cette initiative aux structures locales ?

Il serait peut être présomptueux d’y répondre tout de suite. Mais l’objectif c’est que, en 2020, que le projet soit reconduit ou pas, ce qu’il aura mis en place continue à alimenter la machine économique, c’est-à-dire financer le secteur privé et contribuer à l’inclusion financière.

Il y a aussi, dans votre démarche, une approche sous-régionale. Qu’en est-il au juste ?

L’objectif est, effectivement, de conduire et d’assister à l’interconnexion du système de paiement de la RDC avec ses principaux partenaires régionaux de la Communauté de développement  des Etats de l’Afrique australe (SADC). C’est l’un des objectifs-clés qui est revendiqué d’ailleurs par les autorités économiques et que nous entendons mener avec la Banque centrale. En ce qui concerne la régulation du système financier, en particulier du système bancaire, la référence est moins la SADC qui est, certes, incluse dans le périmètre, mais il s’agit de mettre en harmonie la réglementation congolaise avec les principes de Bâle pour un contrôle bancaire efficace. Et de ce point de vue, la Banque mondiale soutient la Banque centrale dans ce domaine.

Si tout cela se réalise, peut-on espérer que la thésaurisation ne sera plus une pratique répandue ?

Vous avez touché un point essentiel qui, pour nous, est l’un des éléments qui guident la réforme du système national de paiement. En fait, il s’agit d’abord d’inciter les gens à épargner et pour un système financier au sens large, à mobiliser cette épargne intérieure afin de financer l’économie à moyen et long terme. Et, en garantissant par l’irrévocabilité des paiements, l’interconnexion du système entre les différents opérateurs bancaires ou la micro-finance à moyen terme, cette sécurité. Nous pensons que le projet pourra contribuer grandement à la mobilisation de cette épargne et donc l’orienter par l’intermédiaire du secteur privé et du secteur bancaire.

De votre point de vue, le climat des affaires s’est-il suffisamment amélioré en RDC ?

Le climat des affaires est l’une des conditions préalables pour une bonne marche et un financement sain de l’économie. Dans ce domaine, le projet auquel succède celui dont je suis maintenant responsable avait effectivement pour objectif de contribuer à l’amélioration de ce climat des affaires. La Banque mondiale, dans ce domaine, a de très nombreuses actions en cours et considère que c’est essentiel. En ce qui concerne notre sujet et le financement de l’économie, de nombreuses réformes sont en cours en RDC. Elles doivent aboutir, j’en conviens, pour que ce climat des affaires puisse s’améliorer de manière significative. Dans le secteur financier, certains projets sont essentiels pour permettre aux opérateurs, notamment les banques et les institutions de micro-finance, de prêter en toute connaissance de cause et après avoir pu réaliser les analyses nécessaires avant de débourser : des projets de centrale de risque, de centrale des incidents de paiement, de registre de sûreté dans le domaine judiciaire. Ce qui fait que, s’ils aboutissent, le financement de l’économie en sera facilité.

Est-ce déjà le cas ?

Je dirais que la RDC est à mi-chemin. Tous ces projets sont, pour beaucoup d’entre-eux, lancés mais il faut qu’ils aboutissent. C’est pourquoi la ligne de crédit sera mise en œuvre par étape parce que l’environnement ne permet pas de la livrer tout de suite. Par ailleurs, le domaine agricole dont je parlais tout à l’heure sera, pour nous, un point d’intérêt majeur parce que nous connaissons le potentiel du Congo et nous savons que c’est une priorité pour le gouvernement de développer ce secteur. Des études seront menées et approfondies pour voir comment instaurer des systèmes d’assurance agricole qui font défaut jusque-là, poussant ainsi les banques à être en retrait et à ne pas servir ce secteur.

Etes-vous optimiste ?

Je pense que nous devons être optimistes. Il n’y a aucune raison de ne pas l’être. Sinon, il n’y aurait pas de projet ! Au contraire, ce que nous souhaitons, c’est que ce projet contribue à accélérer les réformes engagées, voire à avancer d’autres dans le cadre de la stratégie dont je vous ai parlé. Je crois que c’est ce qui se passe dans le contexte actuel.

 

Propos recueillis par  Dieudonné Nsapu  et Tshitenge Lubabu M.K.