Avec les manifestations, l’économie turque redoute le départ des investisseurs étrangers

[AFP] Aris Messinis -  Taksim à Istanbul le 9 Juin 2013

[AFP] Aris Messinis – Taksim à Istanbul le 9 Juin 2013

ISTANBUL, “Aucune économie au monde ne peut croître dans le chaos”. Derrière la vitre de son bureau de change d’Istanbul, Sahin Ozcetinkaya redoute les effets des manifestations antigouvernementales sur l’économie de la Turquie, comme nombre d’analystes.

Depuis les premiers affrontements violents entre policiers et les contestataires le 31 mai, le patron de ce petit bureau situé au bord de la place Taksim fait grise mine. En dix jours, son activité a dégringolé de plus des deux tiers.

“Tout le monde va être touché. Les banques, les marchés financiers”, rouspète M. Ozcetinkaya, 53 ans. “Les travailleurs vont souffrir, et finalement les patrons aussi”.

La bourse d’Istanbul a été la première à sonner l’alerte. Dès la reprise de la cotation lundi après le début de la fronde, elle a subi une chute vertigineuse de plus de 10%.

Alors même si la place financière stambouliote a depuis repris un peu de poil de la bête, les analystes s’interrogent sur les risques d’une fuite des investissements étrangers qui inondent largement depuis des années l’éclatante croissance turque.

“Elle dépend largement des capitaux étrangers pour financer ses investissements”, écrit Neal Shearing, de la firme Capital Economics à Londres. “Le risque désormais, c’est qu’une période prolongée d’agitation politique affecte la confiance et provoque une inversion des flux d’investissement”, dit-il.

Depuis l’arrivée au pouvoir en 2002 du Parti de la justice et du développement (AKP), issu de la mouvance islamiste, la Turquie a renoué avec la stabilité après des années d’une vie politique tumultueuse émaillée d’interventions de l’armée.

Après la crise financière de 2001, son économie est entrée dans une période de forte croissance, avec des pics de plus de 8% en 2010 et 2011, qui ont permis à son produit national brut (PNB) par habitant de tripler.

M. Erdogan, qui a fait de la croissance économique et l’entrée de son pays dans l’ère de la consommation de masse l’un de ses principaux titres de gloire, a attribué la responsabilité des troubles à toute une série d’intervenants étrangers, parmi lesquels des “terroristes” mais aussi un “lobby des taux d’intérêt”.

Rhétorique inquiétante

“Nous avons progressé en construisant, en produisant et en renforçant la Turquie (…) nous en sommes arrivés là malgré le lobby des taux d’intérêt”, a-t-il dit vendredi. “Ils pensent pouvoir nous menacer en spéculant sur les marchés mais ils doivent savoir que nous ne les laisserons pas se nourrir de la sueur de cette nation”.

Cette rhétorique volontiers guerrière inquiète également les analystes financiers, tout autant que les manifestants. Juste après les propos très fermes qu’il a prononcés en Tunisie jeudi, la bourse d’Istanbul a chuté de près de 5%. A l’inverse, son ton plus conciliant vendredi a fait remonter son principal indice.

“Son ton plus combatif a déçu les marchés”, observe l’analyste Deniz Cicek de la Finansbank, avant d’ajouter: “le maintien de cette position et l’éventualité d’une nouvelle intervention musclée de la police pourraient saper” les investissements en Turquie.

Vendredi, l’agence de notation Fitch a jugé que “l’impact économique (de la contestation) est jusque-là mineur” et ne remet pas en cause sa note financière, actuellement établie à BBB- dans la catégorie investissement.

“Dans sa dernière estimation jeudi, le ministre de l’Intérieur Muammer Güler a évalué le coût de la révolte à environ 70 millions de livres turques (28 millions d’euros, 37 millions de dollars), une goutte d’eau comparée aux quelque 770 milliards de dollars du produit national brut (PNB) turc.

Mais Fitch a mis en garde les autorités turques. “Beaucoup va dépendre de la réponse des autorités aux manifestants”. “Si elle est mal gérée, la situation pourrait dégénérer, avec des conséquences dommageables pour son économie”.

Dans son bureau de change, Osman Eren, 33 ans, espère désormais que le Premier ministre va rapidement ramener l’ordre dans le pays.

“J’ai soutenu les manifestants les deux premiers jours mais c’est fini. Si ça continue, des gens vont perdre leur travail”, déplore-t-il. “Je souhaite que la police déloge tous ces gens, c’est mon avenir qui est en jeu”.