Carine Syamundele Mbemba, cordonnière

Réparer des chaussures est habituellement considéré comme un métier d’hommes, ici ou ailleurs. Pourtant, à Kinshasa, une femme a osé briser le tabou. Travaillant en plein air, sous un soleil de plomb, elle se bat pour assurer sa survie.

Carine Syamundele Mbemba, réparatrice de chaussures.

Carine Syamundele Mbemba, réparatrice de chaussures.

Sous un soleil ardent, sur une rue passante, non loin du centre pour handicapés de Kintambo, une femme est assise sur un siège de fortune. Ses béquilles sont posées à même le sol. Elles l’aident à se déplacer : elle a perdu l’usage de ses jambes depuis l’âge de deux ans, à la suite d’une poliomyélite. Si elle détonne dans le paysage, c’est simplement parce qu’elle est cordonnière. Du jamais vu pour une femme ! Carine Syamundele Mbemba, aînée d’une famille de deux enfants, est née à Kinshasa, le jour de l’an, en 1973. Après le divorce de ses parents, elle va vivre avec sa mère et son beau-père. De son enfance, que des souvenirs amers. Notamment une santé fragile qui l’a empêchée de poursuivre une scolarité normale. Elle a néanmoins obtenu son certificat d’études primaires. Par la suite, elle suit une formation en coupe et couture au lycée Tobongisa, avant de tout arrêter au bout de trois ans, toujours pour des raisons de  santé. Battante, elle intègre, de 1993 à 1995, l’École de beauté et d’esthétique (EBES) de la Gombe et, cette fois, elle ira jusqu’au bout. Peu de temps après une énième crise, son père biologique le reprend et l’inscrit à un cours d’anglais. Mais le mauvais sort s’acharne sur elle, au point qu’elle n’a plus qu’une envie : mourir. Sa foi – elle est chrétienne – la sauve. Syamundele Mbemba, combative, reprend du poil de la bête et décide de quitter sa famille et s’installe au centre pour handicapés de Kintambo. Voulant affirmer son indépendance, elle s’adonne à la couture pour gagner sa vie. Son chemin croise alors celui d’un certain Kitenge, handicapé comme elle, qu’elle appelle affectueusement Kivis. Devenu son protecteur, celui-ci l’initie à la cordonnerie. Quelque peu surprise par cette marque d’affection inattendue, elle accepte et se montre assidue. Mais l’apprentissage ne s’avère pas aisé : la jeune femme se blesse tout le temps avec le crochet, se pique avec l’aiguille… Le découragement la gagne. Mais Kivis l’encourage constamment et l’amène à espérer. Au fil du temps, la situation s’améliore.

Devenue « célèbre »

À cause de mon état, bon nombre de gens s’attendent à me voir me morfondre et m’apitoyer sur mon sort en maudissant la terre entière, mais c’est mal me connaître. Aussi longtemps que le Créateur veillera sur moi et m’accordera la force de travailler, je continuerai à exercer mon petit métier.

Carine Syamundele Mbemba

Quand arrive le moment de s’affranchir et de se lancer seule, une amie lui prête une table et un tabouret. Avec 300 francs, elle achète une boîte de colle, du fil et un crochet. Syamundele ouvre son « atelier ». Mais ses appréhensions reprennent le dessus. « Au début, j’avais honte. Je ne voulais pas que les gens me voient en train de raccommoder ou de cirer des chaussures. En même temps, je doutais de moi. J’avais peur de mal faire et de ne pas être de taille pour satisfaire mes clients. Du coup, je m’asseyais à une bonne distance de mon « atelier » pour me cacher. Les gens s’approchaient en voyant ma table et cherchaient le cordonnier. Je me faisais toute petite, mais mon entourage m’obligeait à sortir de ma cachette. J’allais alors vers le client qui me reposait la même question. Je souriais alors et répliquais en lui disant de me laisser faire », raconte-t-elle. « Sceptique et un brin agacé, il me tend sa chaussure et me regarde travailler. Au fur et à mesure que je la répare, il change d’attitude. Il pousse des exclamations de surprise et j’en ris sous cape parce que je sais qu’il sera satisfait. Quand je finis et lui remets sa chaussure, il la retourne dans tous les sens puis son regard va de la chaussure à moi. Comme frais, je lui demande 200 francs mais il m’en donne largement plus et se confond en remerciements, à ma grande satisfaction. Cela s’est répété plusieurs fois. » La jeune femme n’est plus un objet de curiosité. Les gens ont compris qu’en fin de compte elle est là pour gagner sa vie. Elle ne se cache plus et n’a plus honte de travailler devant des gens étonnés de la voir à l’œuvre. La quadragénaire met un point d’honneur à bien travailler pour fidéliser ses clients. En plus, ses prix sont abordables : ils vont de 200 francs, pour le raccommodage et le cirage, à 20 dollars pour la pose de semelles. Mais la plupart du temps, ses clients lui en donnent beaucoup pour, dit-elle, « me féliciter et m’encourager à aller plus loin ». Le bouche à oreille fonctionne et grâce au travail bien fait, elle est devenue « célèbre ». « J’ai pu fidéliser une clientèle qui vient de toutes les communes de la ville pour me confier des sacs, des chaussures et des valises. Des bienfaiteurs m’envoient régulièrement des cadeaux comme de la colle ou du cirage. Un jour, une dame qui avait déjà eu recours à mes services, est venue avec son mari chez moi et ce dernier m’a remis une enveloppe contenant 10 dollars en me félicitant. Il m’a avoué que son épouse n’avait pas tari d’éloges à mon égard et qu’elle revenait tout le temps là-dessus en lui montrant les chaussures que j’avais raccommodées. Il avait tenu à me voir pour s’assurer que j’existais bel et bien. Ils étaient repartis en me souhaitant d’aller de l’avant, de ne jamais baisser les bras », se rappelle-t-elle. Ces marques de sympathie poussent la quadragénaire à donner le meilleur d’elle-même parce que certaines personnes la découragent par leur méchanceté et des paroles fort mal à propos. Mais elle met cela sur le compte de la jalousie et elle continue sa route. « Un autre jour, en plein travail, je vois s’arrêter devant moi une personne qui me remet un sachet  de la part d’un monsieur qui me voit souvent travailler dans mon  atelier’’. En l’ouvrant, je vois des boîtes de cirage. Je lui demande si je peux voir le bienfaiteur pour le remercier. Mon vis-à-vis me dit qu’il tient à rester anonyme, mais qu’il transmettra mon message. J’étais dans le besoin et ces boîtes sont arrivées à point nommé. En plus, c’était la première fois que je voyais du cirage liquide », se souvient-elle dans un éclat de rire.

 

Généralement, elle ouvre son ‘’atelier’’ à 7h 30’ parce qu’elle ne manquerait la messe matinale pour rien au monde. Elle plie bagage à 17h 30’. « Mais il y a toujours des ‘’nzombo le soir’’. Ils viennent à l’heure de fermeture. Et comme je ne peux pas les envoyer ailleurs ou leur demander de revenir le lendemain, je me remets au travail. Souvent, ce sont de bons payeurs », révèle-t-elle. Une fois rentrée chez elle, elle prend un bain et change de tenue. C’est la métamorphose.

Joindre les deux bouts

Hormis les cadeaux en nature ou en espèce de ses ‘’admirateurs’’, quand les clients sont nombreux, elle peut gagner jusqu’à 3000 francs par jour et elle arrive tant bien que mal à joindre les deux bouts. Elle a pu ouvrir un compte d’épargne dans une mutuelle et y place chaque jour 1100 francs. Grâce à cet argent, elle a pu s’offrir un matelas et une radio. Elle mange à sa faim et fait régulièrement ses provisions. Mais elle connaît aussi des journées de vaches maigres. Elle dit passer ses « meilleures journées » lorsque des funérailles sont organisées au Vélodrome de Kintambo. Elle s’habille en noir et blanc « par compassion pour ceux qui pleurent » et, pendant quelques heures, installe son atelier dans un coin pour travailler. Ceux qui la découvrent pour la première fois restent sans voix tellement cela paraît insolite, mais elle s’y est habituée et est toujours de bonne humeur. Syamundele accueille ses clients avec ce sourire qui la quitte rarement et qu’elle distribue à tous. Ceux qui la reconnaissent ne passent pas sans la saluer avec une tape dans le dos ou en la hélant tant elle est humble, abordable et joviale. Toutefois, il ne faut pas s’y laisser tromper : la jeune femme sait défendre ses intérêts toutes griffes dehors et gare à ceux qui oseraient empiéter sur son territoire, confirme Claudine Kanyeba, une hôtesse de l’air qui la connaît bien.

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De passe-temps à gagne-pain 

Quand on s’approche de Carine Syamundele Mbemba, on sent qu’elle a une soif de vivre inextinguible. Elle inspire autre chose que de la compassion et veut être traitée comme un être humain à part entière. « À cause de mon état, bon nombre de gens s’attendent à me voir me morfondre et m’apitoyer sur mon sort en maudissant la terre entière, mais c’est mal me connaître. Aussi longtemps que le Créateur veillera sur moi et m’accordera la force de travailler, je continuerai à exercer mon petit métier », confie-t-elle. À chacune de ses sorties, elle est toujours à l’affût des clients. Elle scrute leurs pieds et quand elle rencontre des gens en difficulté, elle fouille son sac, prend son crochet et n’hésite pas à les aborder puis se met au travail. La cordonnière de Kintambo est une femme courageuse qui n’a pas peur de braver le soleil et la pluie. Mais elle compte bien réunir la somme nécessaire pour acheter de quoi se protéger des intempéries. Le parapluie qui lui avait été offert par une cliente s’est envolé et s’est retrouvé sous les pneus d’un taxi qui passait en vitesse. Elle a abandonné la couture pour bien se consacrer à la cordonnerie qui, de passe-temps, est devenue son gagne-pain. Aujourd’hui, elle voue une reconnaissance sans bornes à son mentor, Kivis, qui lui a tout appris. Il lui a toujours recommandé de ne jamais sortir sans ses outils de travail, pour parer à toute éventualité parce qu’on ne sait jamais à quel moment et où les gens peuvent trébucher et avoir besoin d’un cordonnier, souligne-t-elle avec un brin d’humour.

Exemple de courage 

Elle assure être capable de fabriquer des valises, des chaussures, des sacs et autres accessoires qui feraient pâlir d’envie tout ce qu’elle appelle « des chinoiseries bas de gamme et à durée éphémère » qui inondent les marchés et dont raffolent les Kinois. Mais faute de matériels et de moyens, elle se limite pour le moment à les raccommoder. À l’instar de Kivis, elle affirme être également en mesure de former d’autres personnes pour réduire le taux de chômage à sa manière. Pour les mêmes raisons pécuniaires, elle ne peut y parvenir. Elle appelle les âmes charitables à voler à son secours en l’aidant à financer les projets qu’elle souhaiterait réaliser. Elle confie qu’elle travaille avec ses maigres moyens et regrette de n’avoir jamais reçu le moindre soutien du gouvernement. « J’ai appris que nous allions bientôt percevoir de l’argent en guise de salaire et comme il est de coutume ici, les choses tirent en longueur et on attend toujours », déclare-t-elle. La cordonnière affirme ne pas être un cas spécial. Elle est convaincue que le travail ennoblit l’homme et elle reconnaît que le sien la hisse en exemple de courage. « La preuve ? Tout le monde me félicite », se réjouit-elle.

Sa famille maternelle est aux petits soins pour elle et lui rend des fréquentes visites au centre. Elle pourrait bien retourner auprès des siens et se tourner les pouces. Mais elle veut être utile à la société d’une manière ou d’une autre. Face à l’attitude de ses pairs handicapés qui « passent leurs journées à sillonner la ville en groupe, en mendiant », elle ne mâche pas ses mots en les exhortant à ne pas tout attendre des autres, qui du reste les ridiculisent avec les miettes qu’ils leur jettent selon leur bon vouloir. La seule manière d’être respecté est de se prendre en charge. Cela est possible en exerçant une activité génératrice de revenus, assure-t-elle. Elle le dit haut et fort, à qui veut l’entendre, mais le message n’est pas toujours bien reçu. Ceux qui le prennent mal l’envoient sur les roses en la traitant de prétentieuse. Mais elle n’en a cure et renvoie chacun à choisir entre la passivité et l’activité. En ce qui la concerne, elle a depuis plusieurs années pris son envol. Rien ni personne ne pourrait lui faire changer d’avis. A ceux qui lui demandent comment elle en est arrivée là, elle répond, laconique, « grâce à mon travail ». Son optimisme ne la quitte guère. Elle voit la vie en rose et nourrit en secret l’espoir de rencontrer son prince charmant et de fonder une famille. « Je n’ai plus le temps de m’amuser et je suis convaincue que Dieu exaucera ma prière dans un avenir proche. Je reste confiante », conclut-elle.