Les cartes brouillées

Le quartier industriel de Limete, jadis un pôle d’activité économique et d’opportunités d’emplois dans la capitale, a perdu de sa superbe à  la suite des pillages du  début des années 1990. Les unités de production qui y fonctionnent encore continuent de jouer un rôle économique indéniable. Mais elles ne se distinguent guère de celles du secteur informel.   

Au quartier industriel de Limete, usines de recyclage et de transformation se côtoient.

Au quartier industriel de Limete, usines de recyclage et de transformation se côtoient.

Vingt-trois ans après les pillages de septembre 1991 et de janvier 1993, la plupart des entreprises et industries qui faisaient jadis la fierté du quartier industriel de Limete et de son prolongement, Kingabwa, ressemblent aujourd’hui à des champs de ruines. De la 1e à la 18e Rue, les concessions industrielles sont en train d’être morcelées et transformées en maisons d’habitation. À côté de quelques unités de production qui avaient survécu aux pillages, telles que Safricas, Sulfo, Gandour…, d’autres se sont installées. C’est le cas d’Angel Cosmetic, Congo Futur, la fonderie et l’imprimerie Ledya, ainsi qu’une flopée de biscuiteries, bonbonneries, savonneries, friperies, distilleries, et d’usines de plastique, de produits alimentaires, de mèches… Ce sont, pour la plupart, des unités de production qui appartiennent à des expatriés, essentiellement des Libanais et des Indiens.

Ceux qui ont connu le quartier industriel de Limete avant les pillages des années 1990, se souviennent, avec amertume, de la fumée noire qui sortait des cheminées des usines et de la sirène qui retentissait quotidiennement, à midi, pour annoncer la pause. Ils se souviennent également de ces mouvements d’ouvriers en provenance des communes populeuses environnantes et se rendant en masse, chaque matin, à l’usine, à pied ou par bus et train. Tout cela n’est plus qu’un lointain souvenir. Le quartier industriel de Limete et son appendice Kingabwa n’ont plus d’éclat. Autour des ateliers de chemin de fer de l’ex-Office national des transports (ONATRA) devenu Société commerciale des transports et des ports (SCTP), ou de la brasserie Bracongo, de l’usine Tabazaïre, de Chanimétal, de l’usine de torréfaction de café de l’Office zaïrois du café (OZACAF), du FNMA (mobilier métallique), se sont développés des petites unités de production, des sociétés moyennes, des entrepôts qui tiennent le haut du pavé.

Quelle que soit leur taille, quel que soit leur statut légal, ces unités de production jouent un rôle social et économique indéniable. Cependant, ces activités génératrices de revenus ne se distinguent pas de celles du secteur dit informel ou non structuré, dont les caractéristiques leur sont largement transposables. Dans ce contexte où l’économie est dominée par le secteur informel qui tend à tirer vers le bas les activités génératrices de revenus, on se demande comment les PME peuvent être un élément essentiel de la croissance en République démocratique du Congo.

Dans les méandres du quartier industriel 

Sur le terrain, les grandes entreprises ne sont plus présentes au quartier industriel de Limete et à Kingabwa, à l’exception de la Bracongo. C’est plutôt, l’univers de petites entreprises, celles de taille moyenne étant quasiment invisibles. Quant aux petites, voire toutes petites entreprises, leur variété est aussi importante que leur nombre. Mal connues, mal intégrées dans l’arsenal administratif local, elles constituent pourtant un levier essentiel de la création et de la redistribution des richesses. L’enquête que nous avons réalisée auprès de ces entreprises a démontré que la distinction entre entreprises formelles et informelles est difficile à faire. Tous les sept critères caractéristiques du secteur informel s’appliquent aux entreprises fonctionnant au quartier industriel de Limete. Outre la facilité d’accéder aux activités, la plupart d’entre elles sont des entreprises individuelles ou familiales. Elles recourent aux ressources ou matières locales pour leur production à une échelle restreinte, avec des moyens techniques rudimentaires. Ces entreprises utilisent peu de salariés. Ils préfèrent les journaliers, peu importe leurs qualifications professionnelles. Par ailleurs, elles constituent des véritables marchés échappant au contrôle étatique et ouverts à la concurrence déloyale. Ces entreprises ont des débouchés assurés sur des marchés informels, échappant, eux aussi, à tout contrôle de l’État.

La vie à Kinshasa étant devenue plus difficile qu’avant faute d’activité économique soutenue et d’opportunités d’emploi, ces entreprises productives et redistributives de revenus jouent un rôle d’intégration et de régulation sociale là où l’État se révèle défaillant ou impuissant. Depuis une vingtaine d’années, ces entreprises, via leur production, participent à la satisfaction des besoins (alimentation, habillement, santé, scolarité…) des ménages pauvres dans la capitale. De ce fait, elles attirent de nombreux jeunes désœuvrés. Ces derniers arpentent quotidiennement les rues du quartier industriel en quête de travail. Ils s’agglutinent chaque matin devant les entrées principales des usines et autres entreprises dans l’espoir d’être sélectionnés pour un travail journalier. Un habitué d’une usine de cosmétiques et de parfums sur la 14e Rue, rapporte que le travail journalier est rémunéré entre 1 700 et 3 000 francs, selon les entreprises d’un certain niveau. D’après ce jeune de 37 ans, c’est un travail harassant, qui va  de 7 heures à 17 heures avec une pause d’environ 30 minutes à midi. Les journaliers n’ont droit ni aux soins de santé ni à aucun autre avantage. Alors qu’elles ne contribuent que très faiblement aux recettes fiscales de l’État, ces unités de production s’inscrivent dans une concurrence déloyale avec le secteur formel, qui, de ce fait, est d’autant plus ponctionné par un État à la recherche de recettes. Les grandes entreprises, telles que les brasseries, ne s’empêchent pas non plus de recourir aux journaliers sous le prétexte que la crise est passée par là.

Les modes de financement de ces petites entreprises restent flous. La plupart des responsables des sociétés interrogés sont restés silencieux ou évasifs sur les chiffres d’affaires, le nombre de salariés, le statut légal, le paiement de la fiscalité ou la tenue d’une comptabilité. C’est dire que ces critères caractéristiques des PME semblent assez peu opérationnels dans la réalité. Ce qui rend difficile la catégorisation des entreprises localisées à Limete dans le formel ou l’informel.

D’autant plus que certaines présentent des caractéristiques des deux types d’entreprises, alors que d’autres passent d’une catégorie à l’autre.

D’autre part, la variété des petites entreprises, voire des toutes petites entreprises, est aussi importante que leur nombre. Elles jouent un rôle d’accueil et d’adoption des désœuvrés et des chômeurs, fait remarquer un responsable des ressources humaines d’une usine de produits alimentaires. D’après lui, la crise économique a dicté un comportement aux entrepreneurs pour contourner le poids des charges d’exploitation et sociales. Ce comportement consiste à faire de l’informel dans le formel.