Les enfants d’émigrés ont des idées plein la tête

Leurs grands-parents et parents avaient quitté l’Afrique pour diverses raisons et s’étaient installés en Europe. Aujourd’hui, le voyage des descendants se fait en sens inverse. Objectif : trouver des opportunités dans le monde des affaires. 

L’immobilier est l’un des créneaux qui attirent les jeunes entrepreneurs, descendants d’émigrés congolais.

L’immobilier est l’un des créneaux qui attirent les jeunes entrepreneurs, descendants d’émigrés congolais.

« Une start-up est une jeune entreprise innovante et dynamique, à croissance rapide », explique Gaëtan Mwenze. À 44 ans, il peut être satisfait du chemin parcouru. Ingénieur informaticien né à Bruxelles de parents congolais, il envisage de monter sa propre entreprise. Une société spécialisée dans les logiciels libres, qu’il veut implanter à Lubumbashi. « En quittant la Belgique il y a deux ans, j’ai laissé derrière moi un marché saturé avec peu de croissance. En RDC, au contraire, les potentialités sont très fortes, notamment dans le secteur du multimédia », explique Gaëtan Mwenze. Son cas est loin d’être isolé. Le Belge Romain Eric Kabongo est né lui aussi à Bruxelles, où il a grandi. Il compte s’installer à Kinshasa comme producteur de musique. Sa société Congo REK Events aura comme créneau l’organisation de spectacles. Un de ses amis, qui a grandi dans la commune bruxelloise de  Schaerbeek où son père est chauffeur de la Société des transports intercommunaux de Bruxelles (STIB). Après un séjour à Goma et à Kisangani, il y a trois ans, il projette de se lancer dans l’écotourisme en créant une agence de voyages.

Il y a aussi des Français d’origine congolaise. Comme Mel Ilunga, 35 ans, natif de Mantes-la-Jolie, dans la banlieue parisienne, où il dirige une société de marketing. Il veut ouvrir un bureau à Kinshasa. Anthony Ingila, jeune ardéchois de 29 ans, organise des randonnées VTT dans les montagnes de l’Atlas au Maroc. Arrivé pour la première fois en RDC, il explore les opportunités. Redouan Mfambi, né à Dreux, en 1980, dirige avec son frère une petite société. Son ambition  est de trouver sa place dans l’immobilier. Jamilia Malonga, qui a grandi à Saint-Quentin, dans le département français de l’Aisne, est aujourd’hui responsable de la communication dans une entreprise hexagonale. Elle est sur un projet dans le commerce (import et export). Samira Mulanga, née en 1973 dans la banlieue parisienne, est assistante de direction en France. Avec un groupe d’investisseurs français, elle compte tenter sa chance dans le secteur du bois.

Chercheurs d’emploi

En dehors de ceux qui ont une casquette d’entrepreneurs potentiels, d’autres fils et filles d’expatriés congolais reviennent chercher du travail. La plupart d’entre eux justifient leur décision par le fait que la RDC est un vaste chantier, où beaucoup reste à faire. D’après  Gaëtan Mwenze, il y a de la place pour tout investisseur, national et étranger en RDC, et les sociétés qui s’y installent sont à la recherche de cadres formés en Europe, en même temps capables de comprendre la culture du pays. Paul Mangala, responsable de la zone Afrique dans un cabinet de recrutement parisien, souligne : « Si la croissance économique reste supérieure à 5 %, s’il y a des réels progrès dans les libertés démocratiques, et si les villes du pays se modernisent, la RDC aura tout pour attirer une jeunesse européenne désireuse d’entreprendre. L’offshoring (délocalisation des activités de service ou de production de certaines entreprises vers des pays à bas salaire), secteur phare de la croissance, draine une bonne partie de ces enfants de l’émigration ». Baudouin Matembele illustre bien le phénomène. À 36 ans, ce fils d’un paysan de Mbanza-Ngungu (Kongo-Central), il projette, d’ici 2017, dit-il, d’aménager des bureaux dans les principales villes d’affaires du pays. Bamat’s Technology, la société qu’il a créée, emploie des dizaines de personnes. « Aujourd’hui, avec le boom de l’offshoring, ces diplômés savent qu’ils sont recherchés », confie-t-il. Qu’à cela ne tienne ! Tout en consolidant la croissance de sa société, Baudouin Matembele est en train de mettre sur pied une filiale à Lubumbashi pour les entreprises minières. Le jeune entrepreneur explique que les ingénieurs sont très demandés en RDC.

Diplômé de l’école d’ingénieurs des Arts et métiers, puis de l’École supérieure de commerce de Paris, ce jeune homme a démarré, en 2007, avec 10 000 euros prêtés par sa soeur. Il a commencé par embaucher deux personnes, puis dix, puis trente. En 2009, « presque inquiet » de la croissance vertigineuse de son entreprise suite en dépit de la crise financière internationale, il rechercha un directeur général. Et trouva Jamal, un Franco-Marocain né à Neuilly. « On est pareils, on se comprend sur tout. Avec les Congolais, ce n’est pas tout à fait la même chose…», insiste-t-il. Les deux hommes font partie du Réseau international des talents (RIT), une association dans laquelle ils peuvent rencontrer des dizaines de jeunes Belges ou Français issus de l’émigration africaine en Europe.

Les statistiques font défaut

Même s’il est, pour l’instant, impossible de recueillir des données chiffrées sur l’apport réel de ces jeunes à l’économie congolaise, il n’en reste pas moins vrai qu’ils sont des centaines à tenter l’aventure. « Je reçois tous les jours de France ou de Belgique au moins trois ou quatre CV provenant d’enfants d’émigrés qui veulent s’installer ici », témoigne Baudouin Matembele. Les motivations sont, certes, très diverses. Natacha Bolenge a décidé « d’aller là où se trouve la demande ». Elle se dit prête à « rentrer demain au Congo s’il y a des affaires à faire ». Au-delà du business, Joël Pembele avoue avoir cherché à « réussir dans le pays que (son) père a quitté pour des raisons de précarité ». Laurent Kasongo, lui, affirme clairement fuir « la Belgique, un pays qui ne (lui) a rien donné ». Il explique : « En Belgique, nous sommes parqués dans un ghetto socio-culturel. J’ai un doctorat de sociologie de l’Université libre de Bruxelles. Je pensais pouvoir faire un travail qui m’intéresse. Mais, pendant dix ans, on ne m’a jamais donné ma chance. Tout ce qu’on me proposait, comme chercheur, c’était de faire des travaux sur l’immigration, la drogue ou l’islamisme. Alors que je ne connais rien à ces sujets, qui d’ailleurs ne m’intéressent pas ! ».