Le chef veut savoir si la main du prêtre serait succulente avec des bananes

Peu impressionné par le cannibalisme de ses paroissiens, Mgr Augouard surnommé « l’évêque des anthropophages » fonda une mission dans ce qui allait devenir la Colonie française du Congo. Sans finir dans la casserole !

 

Alain Frerejean est historien. Il est l’auteur de « L’Appel de l’Afrique. Les pionniers de l’Empire colonial français », paru chez Perrin en 2002. C’est lui qui raconte l’extraordinaire histoire du missionnaire Prosper Augouard, né en 1852 à Poitiers en France, où son père est menuisier. Dès ses 18 ans, Prosper s’engage  dans les zouaves de Charrette pour combattre l’occupant prussien. La paix revenue, il entre au séminaire. Une conférence du père Horner, infirmier des lépreux et instituteur des Noirs, décide de sa vocation.

« ça y est, dit-il à ses camarades, je serai bientôt comme cette vieille barbe roussie au soleil, missionnaire des pères du Saint-Esprit en Afrique ». Cette congrégation œuvre au salut de la race noire. Une de ses missions se trouve au Gabon, à Libreville. Le père Augouard y débarque en 1879, deux ans après le célèbre explorateur Pierre Savorgnan de Brazza. La porte de l’Afrique équatoriale s’entrouvre à peine.

Le tic-tac de sa montre

Comment des Blancs allaient-ils pouvoir prêcher la charité à des Noirs sur les lieux mêmes où, naguère, d’autres Blancs avaient pratiqué à grande échelle la traite des esclaves ? Le père Augouard commence par apprendre les langues indigènes, le loango et le péhouin. Puis, dans la forêt, il explique les principes du bien et du mal, le paradis et l’enfer. Mais les Péhouins admirent davantage le tic-tac et les rouages de sa montre qu’ils n’écoutent ses beaux discours. Alors, remarquant les dispositions des Noirs pour la musique, le père organise des chorales. À Pâques et à la Fête-Dieu, les prêtres parés d’ornements dorés ouvrent la procession, suivis des enfants de chœur qui brandissaient des bannières peintes et chantent des cantiques.

Loangos et Péhouins croient au pouvoir des démons qui rôdent autour d’eux pour les dévorer. Pour les apaiser, ils utilisent des fétiches : mèches de cheveux, dents ou ossements de victimes immolées, portés précieusement autour du cou. Dès la mort d’un chef, les féticheurs versent, au son du tam-tam, du poison dans une calebasse avec de grands gestes incantatoires. Puis ils le font absorber par un esclave accusé d’avoir jeté un sort sur le défunt et mangé son âme. Si l’esclave rejette le poison, on le déclare innocent ; s’il meurt, c’est qu’il est coupable.

En 1881, pour soutenir Brazza, le père Augouard est envoyé par son supérieur afin de fonder une mission sur le site de la future Brazzaville. Dans ce pays dépourvu d’animaux de bât, il monte une expédition à dos, plutôt à têtes d’homme. Le voilà explorateur, diplomate, négociant, chasseur d’hippopotames, professeur d’agriculture, bâtisseur. Pour effectuer la tournée des missions qu’il installe partout au bord des fleuves, il fait venir de France un bateau en pièces détachées qu’il assemblera sur place, le Léon XIII. En 1884, épuisé par cinq ans de séjour ininterrompu en Afrique, le père Augouard rentre en France afin de prendre un peu de repos. Il rapporte des cartes qu’il a lui-même établies du fleuve Congo et de ses affluents, où il a soigneusement noté écueils, courants, repères et points de ravitaillement.

Celles-ci vont aider Jules Ferry à obtenir en 1885 des puissances européennes la reconnaissance de la nouvelle colonie française du Congo. Ayant la charge d’établissements très éloignés les uns des autres, le père Augouard fait venir un moteur et une chaudière pour moderniser son bateau. En 1889, le Léon XIII commença à cracher sa fumée noire sur le Congo. Le petit navire au coup de sifflet sympathique, fait plus tard un envieux, le commandant Marchand, en route pour le Nil, continue longtemps à ravitailler les différents postes de la mission.

En 1890, le père Augouard est nommé évêque de l’Oubangui. Dans cette région éloignée de 1 000 km de la côte, vivent les Bondjos. Un membre de la mission, Crampel les décrit ainsi : « Hommes et femmes sont généralement de grande taille. Certains sont de véritables colosses, avec des membres énormes. Leur corps est couvert de tatouages en relief. La plupart des hommes sont armés de lance à fer large et de couteaux Quelques-uns ont des boucliers faits de lianes tressées et des cuirasses en peau de bœuf ou d’éléphant ; une plaque couvre la poitrine, une autre le dos. Parfois, plusieurs petites plaques sont suspendues autour du buste. » Ces redoutables guerriers doivent faire face à une pénurie alimentaire. En effet, la mouche tsé-tsé décime leur bétail et ils n’ont que des sagaies pour chasser le gibier.

Lorsqu’ils sont las du poisson ou de la volaille, ils améliorent l’ordinaire en mangeant quelques esclaves. On force la victime à s’asseoir, attachée à des piquets sous un arbuste long et souple, et on courbe une branche afin que son extrémité tire fortement sur le cou du prisonnier. Le grand féticheur, paré de plumes d’oiseaux et le visage peint d’arabesques fantastiques, danse autour de lui, puis marque à la craie blanche la place où frapper la nuque. Après une dernière ronde, il abat son coutelas à l’endroit marqué. L’arbre se redresse violemment, emportant la tête dans les airs et les spectateurs se précipitent en hurlant de joie pour se partager les morceaux du cadavre.

L’évêque chez les cannibales

En allant fonder la mission de Paul-des-Rapides, le nouvel évêque, tenant à prouver qu’il n’a pas peur, entre sans armes dans le village bondjo, accompagné seulement d’un autre missionnaire. Le chef lui palpe les mains, pour voir si la chair d’un chef blanc serait bonne à manger avec des bananes. Sans paraître ému, Mgr Augouard entame une palabre. Ils finissent par se jurer une amitié éternelle.

Pour devenir frères de sang, les deux hommes se font une incision au bras droit, mâchent de la noix de kola et mêlent leur sang. Après un concert de tambours, et naturellement un échange de cadeaux, l’évêque peut acquérir un emplacement où planter la croix et le drapeau français : ce sera le site de la mission de Saint-Jean Baptiste. Plus loin, un chef accepte de lui vendre des enfants, mais seulement contre des fusils et de la poudre. Cas de conscience : ce chef pourra se servir de ces armes pour enlever d’autres enfants et les réduire en esclavage. Le missionnaire hésite longuement : « Je les lui rachèterai aussi ; va pour les fusils et la poudre ! »

Reçu en audience par le pape Léon XIII, Mgr Augouard lui raconte quelques histoires de cannibalisme. « – Oh Mgr, s’exclame le pontife, vos paroissiens sont bien féroces. Se mangent-ils entre eux ? – Oui, Très Saint Père, tous les jours. – C’est horrible ! Puis il ajoute en souriant : Heureusement, nous n’avons pas encore eu de saints qui aient été mangés ! – Eh bien Très Saint Père, je tâcherai d’être le premier. – Ah, mais non ! Vos diocésains mangent tout, ils ne laisseraient pas de reliques. »

Mgr Augouard aura beaucoup à souffrir de l’anticléricalisme des gouvernements de la IIIème République. Il a maille à partir avec Brazza, qui a l’idée saugrenue de faire venir d’Algérie des instituteurs musulmans pour les installer dans des postes au bord de la Sangha.

Après une explication violente avec lui, il se rend en France et demande audience à Hanotaux, ministre des Affaires étrangères. Grand, brun, le regard net et franc, Mgr Augouard a l’allure militaire.