La faim dans le monde toujours invaincue

C’est en septembre 2000 que les dirigeants de 189 pays s’étaient retrouvés au siège des Nations unies, à New York, afin d’adopter la Déclaration du millénaire. Elle se transformera, un an après en huit Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) destinés à changer la face de l’humanité à l’horizon 2015. Quinze ans plus tard, les résultats sont mitigés, comme le prouve un rapport des organisations spécialisées.  

Des paysannes en pleine récolte du fruit de leur labeur.

Des paysannes en pleine récolte du fruit de leur labeur.

Réduire la faim et l’extrême pauvreté. C’est le premier des huit Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), fixés en 2000. Au troisième point du premier objectif, cible 1c, on peut lire : « Réduire de moitié, entre 1990 et 2015, la proportion de la population qui souffre de la faim ». Mais avant New York, en 2000, il y a eu, en 1996, à Rome, en Italie, un Sommet mondial de l’alimentation (SMA) durant lequel 182 gouvernements avaient pris l’engagement d’éradiquer la faim dans tous les pays  et de réduire de moitié le nombre des personnes sous-alimentées « d’ici à 2015 au plus tard ».

Dans un rapport qui vient de paraître, intitulé L’État de l’insécurité alimentaire dans le monde 2015, signé conjointement par  l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), le Fonds international de développement agricole (FIDA) et le Programme alimentaire mondial (PAM).  Le premier constat des auteurs du rapport est que « les progrès se poursuivent dans la lutte contre la faim mais force est de constater que le nombre de personnes qui sont privées de la nourriture dont elles ont besoin pour mener une vie saine et active reste inacceptable ».

Il s’agit, en fait, d’environ 795 millions de personnes, soit un habitant de la planète sur neuf, qui ont connu une sous-alimentation chronique entre 2014 et 2016. Pourtant, la tendance est à l’amélioration, d’autant que la proportion de personnes sous-alimentées dans le monde est passée, selon les auteurs du rapport, de 18,6 % en 1990-1992 à 10,9 % en 2014-2016. D’où ce constat : «(…) dans une population mondiale qui ne cesse d’augmenter, le nombre de personnes sous-alimentées est en diminution. Depuis 1990-1992, le nombre de personnes souffrant de la faim dans le monde a en effet diminué de 216 millions, soit une réduction de 21, 4 %, tandis que la population totale augmentait de 1,9 milliard pendant la même période. La grande majorité d’entre elles vivent dans les pays en développement qui comptaient, selon les estimations, 780 millions de personnes souffrant de sous-alimentation en 2014-2016.  La prévalence de la sous-alimentation, qui s’établissait à 12,9 % en 2014-2016, a baissé de 44,5 % depuis 1990-1992 ».

Le rapport relève que les toutes dernières estimations sur la prévalence de la sous-alimentation dans le monde montrent que les régions en développement, prises dans leur ensemble, ont quasiment réalisé le point 1c des Objectifs du millénaire. Il estime qu’en 2014-2016 « la réduction devrait être inférieure à un point de pourcentage à celle qui est nécessaire pour atteindre l’objectif d’ici 2015 ». Mais en analysant « la marge de fiabilité des données utilisées pour estimer la sous-alimentation, la cible peut être considérée comme ayant été atteinte » même si, pour que ce soit à 100 %, les progrès auraient dû être beaucoup plus rapides. Alors qu’il y a eu un coup d’accélérateur dans les régions développées, les autres ont nettement marqué le pas.

En 1996, les 182 gouvernements représentés au Sommet mondial de l’alimentation, à Rome, s’étaient engagés à éradiquer la faim et de réduire le nombre des personnes sous-alimentées au plus tard cette année. Le rapport constate que cet objectif n’a pas été atteint parce que « le nombre de personnes sous-alimentées en 1990-1992 est légèrement inférieur à un milliard dans les régions en développement. Pour respecter l’objectif  du SMA, il aurait fallu réduire ce nombre à environ 515 millions, soit quelque 265 millions de moins que l’estimation  actuelle pour 2014-2016. Toutefois, considérant que la population a augmenté de 1,9 milliard de personnes depuis 1990-1992, ce sont près de deux milliards de personnes qui ont été libérées d’un état de sous-alimentation probable au cours des 25 dernières années ».

Les quelques avancées qui ont été observées dans la lutte contre la faim durant la dernière décennie sont à placer, d’après la FAO, le FIDA et le PAM, dans un contexte international pas toujours favorables. Et ils évoquent l’ « instabilité des prix des produits de base, un niveau globalement élevé des prix de l’énergie et des aliments, une hausse des taux de chômage et de sous-emploi et, surtout, par les récessions économiques mondiales qui ont eu lieu à la fin des années 90 et, à nouveau, après 2008 ». À quoi se sont ajoutés dérèglements climatiques, des  catastrophes naturelles dont les conséquences ont été, notamment, des dégâts économiques importants. Autre facteur négatif très important, l’instabilité politique et les guerres civiles qui ont conduit des populations entières à quitter leurs cadres de vie. Conséquence, insiste le rapport, tous ces événements  « ont porté le nombre de personnes déplacées dans le monde à son plus haut niveau depuis la Seconde Guerre mondiale ». Et, dans la foulée, « ces phénomènes ont entraîné une dégradation de la sécurité alimentaire dans certains pays plus vulnérables, en particulier en Afrique subsaharienne, tandis que dans d’autres régions, comme l’Asie de l’Est et du Sud-Est, leurs effets négatifs  ont été nuls ou ont pu être réduits au minimum ».

La FAO, le FIDA et le PAM estiment dans un tel contexte, les méthodes traditionnelles de lutte contre la faim sont dépassées. À la place, d’autres démarches sont en train de s’imposer. C’est le cas de mesures de protection sociale et d’autres encore qui permettent d’apporter une assistance ciblée aux  populations les plus vulnérables en détresse.  Lorsqu’elles menées conjointement avec des interventions structurelles et à long terme, ces mesures « jouent un rôle important parce qu’elles permettent de créer un cercle vertueux associant une alimentation de qualité et une plus grande productivité du travail ». D’où l’intérêt des interventions directes sur le terrain, parce qu’elles sont, selon  les auteurs du rapport, les plus efficaces lorsqu’elles ciblent les populations les plus vulnérables et répondent à leurs besoins spécifiques en améliorant  la qualité de leur alimentation. Car, indique le rapport, « la qualité des régimes alimentaires continue d’être un problème préoccupant même lorsque les politiques mises en place ont réussi à lutter contre les carences énergétiques et alimentaires ». Le rapport met un accent particulier sur le fait que l’Afrique subsaharienne et l’Asie du Sud restent particulièrement exposées à ce qui est désormais connu sous le nom de « faim insoupçonnée ». C’est un « apport de micronutriments  inexistant ou insuffisant qui est la cause de différents types de malnutrition, telles que l’anémie ferriprive et la carence en vitamine A ».

Dans cette insécurité alimentaire, toutes les régions du monde ne sont pas logées à la même enseigne. Parmi  celles qui ont le plus progressé, il y a, entre autres, l’Asie centrale et le Caucase, l’Asie de l’Est, l’Afrique du Nord et l’Amérique latine. Ces régions ont connu un progrès rapide dans la lutte pour la réduction de la faim. Tout comme l’Asie de l’Ouest, les Caraïbes et l’Océanie qui ont également parvenus à faire baisser la prévalence de la sous-alimentation, mais beaucoup plus lentement.  Les progrès ont  été particulièrement lents en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud. D’où cette remarque : « Certains pays déclarent qu’ils ont réussi à réduire la faim mais la sous-alimentation et d’autres formes de malnutrition  restent à des niveaux globalement élevés dans ces régions ».

C’est ainsi que la progression enregistrée dans les différentes régions a changé carte régionale de la faim depuis le début des années 1990. Aujourd’hui, c’est l’Afrique subsaharienne et l’Asie du Sud qui représente la part la plus importante de la sous-alimentation dans le monde. Les progrès plus rapides en Amérique latine et dans les Caraïbes, ainsi qu’en  Asie de l’Est font que leurs parts sont beaucoup plus réduites. S’agissant de l’Afrique, dans son ensemble, et l’Afrique subsaharienne, en particulier, elle ne pourra pas, d’après les estimations, atteindre la cible 1c des Objectifs du millénaire pour le développement, bien que l’Afrique du Nord ait réussi à le faire. Plus inquiétant, d’après le rapport, l’objectif du Sommet mondial de l’alimentation « semble être hors de portée de l’Afrique et de ses sous-régions ». Quant à l’Asie, qui a déjà atteint la cible 1c des OMD, « il faudrait néanmoins qu’elle réduise encore de 140 millions le nombre de personnes sous-alimentées pour atteindre l’objectif du Sommet mondial de l’alimentation et il est peu probable qu’elle y parvienne dans un avenir proche », souligne le rapport. En ce qui concerne la région Amérique latine et Caraïbes, dans son ensemble, elle a « atteint la cible 1c des OMD et l’objectif du SMA en 2014-2016. Dernière de la classe, l’Océanie n’a atteint aucun des objectifs.

D’une façon générale, 72 pays en développement ont atteint la cible 1c des OMD (réduction de la pauvreté en 2014-2016), alors que 29 autres ont également atteint l’objectif du SMA. Trente-et-un autres pays en développement n’ont atteint que la cible 1c des OMD en réduisant, par exemple, de 50 % la prévalence de la sous-alimentation, soit en la ramenant en dessous de 5%. Douze pays ont aussi rejoint le peloton de ceux qui ont progressé en maintenant la prévalence de la sous-alimentation un niveau proche ou en dessous de 5 % depuis 1990-1992.

Dans leurs conclusions, la FAO, le FIDA et le PAM, relèvent qu’il faut une croissance économique pour soutenir les progrès réalisés en matière de réduction de la pauvreté, de la faim et de la malnutrition, mais elle ne suffit pas à elle seule. Il faut plus que cela, c’est-à-dire une croissance inclusive qui offre des possibilités à ceux « qui ont peu d’actifs, de compétences et de débouchés, améliore les revenus et les moyens d’existence des pauvres et s’avère efficace dans la lutte contre la faim et la malnutrition. Il s’avère aussi que les populations rurales représentent, paradoxalement, un pourcentage élevé des personnes souffrant de la faim et de la malnutrition dans les pays en développement. D’où la nécessité de mettre en place des « initiatives ayant pour but de favoriser la croissance d ans l’agriculture et le secteur rural (qui )  peuvent être un élément important d’une stratégie visant à promouvoir une croissance inclusive et améliorer la nutrition et la sécurité alimentaire.

Autres recommandations, l’amélioration de la productivité des ressources détenues par les agriculteurs familiaux et les petits exploitants ; l’ouverture aux marchés internationaux (qui) peut considérablement améliorer la sécurité  alimentaire et la nutrition en augmentant la disponibilité alimentaire et favoriser l’investissement et la croissance. Il y a également la protection sociale qui contribue directement à la réduction de la faim et de la malnutrition, en garantissant la sécurité  des revenus et en facilitant l’accès à une nutrition, des soins de santé de meilleure qualité. Enfin, la manifestation d’une volonté politique très forte pour trouver des solutions appropriées aux crises qui mènent à des conflits et contribuent à la déstabilisation de régions entières.


Afrique subsaharienne: des réussites, mais les objectifs internationaux concernant la faim sont loin d’être atteints.

En Afrique subsaharienne, un peu moins d’une personne sur quatre, soit 23,2 pour cent de la population, devrait être sous-alimentée en 2014-2016. Il s’agit de la prévalence la plus forte dans toute la région et la deuxième en chiffres absolus, puisque la région compte environ 220 millions de personnes souffrant de la faim en 2014-2016. En fait, le nombre de personnes sous-alimentées a même augmenté de 44 millions entre 1990-1992 et 2014-2016, malgré la baisse de la prévalence de la sous-alimentation dans la région, ce qui montre la vigueur du taux de croissance de la population (2,7 pour cent par an). La lenteur des progrès accomplis dans la lutte contre la faim au fil des ans est particulièrement préoccupante. Si la prévalence de la sous-alimentation a fléchi assez rapidement entre 2000-2002 et 2005-2007, ce rythme a ralenti au cours des années suivantes en raison de certains facteurs tels que la hausse des prix des denrées alimentaires, la sécheresse et l’instabilité politique dans plusieurs pays. Dans la sous-région d’Afrique centrale10, le nombre de personnes sous-alimentées a doublé entre 1990-1992 et 2014-2016, alors que la prévalence de la sous-alimentation a diminué de 23,4 pour cent. L’écart qui existe entre l’augmentation en nombre absolu et le recul de la prévalence de la sous-alimentation s’explique par la croissance rapide de la population de l’Afrique centrale. L’absence de progrès en nombre absolu est due aux différents problèmes que connaît la sous-région, notamment l’instabilité politique, la guerre civile et la guerre totale, ce qui est le cas en République centrafricaine.

L’Afrique de l’Est reste la sous-région qui, avec 124 millions de personnes sous-alimentées, connaît le problème de la faim le plus grave en nombre absolu. Comme en Afrique centrale, la région continue de connaître une croissance rapide de la population. La proportion de personnes sous-alimentées a chuté de 33,2 pour cent tandis que le nombre de personnes souffrant de la faim a augmenté de près de 20 pour cent au cours de la période de suivi des OMD. La situation est plus favorable en Afrique australe, où la prévalence de la sous-alimentation a reculé de 28 pour cent depuis 1990-1992, et où un peu plus de 3 millions de personnes restent sous-alimentées. La sous-région qui a le mieux réussi à réduire la faim est l’Afrique de l’Ouest, où le nombre de personnes sous-alimentées a diminué de 24,5 pour cent depuis 1990-1992, tandis que la prévalence de la sous-alimentation devrait être inférieure à 10 pour cent en 2014-2016. Ce succès a été obtenu en dépit d’une combinaison de facteurs défavorables tels que la croissance rapide de la population (le Nigéria est le pays le plus peuplé de la région), la sécheresse au Sahel et les prix des denrées alimentaires, qui ont été élevés ces dernières années.

Au total, 18 pays d’Afrique subsaharienne ont atteint la cible 1c des OMD, et quatre autres sont près de l’atteindre (ils sont censés y parvenir avant 2020 si la tendance actuelle persiste). Parmi eux, sept pays ont également atteint l’objectif plus ambitieux du SMA (Angola, Cameroun, Djibouti, Gabon, Ghana, Mali et Sao Tomé-et-Principe), et deux autres (Afrique du Sud et Togo) sont proches de le faire. Certes, cette évolution est satisfaisante, mais les progrès ont été réalisés à partir de niveaux de sous-alimentation qui étaient très élevés, et nombre de ces pays enregistrent encore des taux de malnutrition très importants. Les pays les plus peuplés qui ont atteint la cible 1c des OMD concernant la faim sont notamment l’Angola, le Cameroun, l’Éthiopie, le Ghana, le Malawi, le Mozambique, le Nigéria et le Togo. En outre, beaucoup de petits pays, notamment le Bénin, la Gambie, Maurice et le Niger, l’ont également atteint. D’autres, dont le Tchad, le Rwanda et la Sierra Leone, sont proches d’atteindre cette cible, même si le taux de sous-alimentation dans ces pays reste très élevé, en termes relatifs et absolus. Cependant, la plupart des pays d’Afrique subsaharienne ne progressent pas par rapport aux objectifs internationaux, et de nombreux pays, dont la République centrafricaine et la Zambie, sont toujours confrontés à des niveaux élevés de prévalence de la sous-alimentation. La troisième section du présent rapport, intitulée Sécurité alimentaire et nutrition: les moteurs du changement, montre que parmi les pays qui ont bien progressé dans la lutte contre la faim, nombreux sont ceux qui bénéficient d’une situation politique stable, d’une croissance économique globale et de secteurs primaires, principalement l’agriculture, les pêches et les forêts, en expansion. Beaucoup avaient mis des politiques en œuvre pour faciliter et protéger l’accès à la nourriture. En outre, beaucoup de ces pays ont enregistré des taux de croissance démographique élevés, ce qui ne les a pas empêchés d’atteindre la cible 1c des OMD, voire l’objectif du SMA11. La réduction de la faim est donc possible même lorsque les populations augmentent rapidement, à condition que des conditions politiques et institutionnelles soient mises en place. En revanche, les pays où les progrès ont été insuffisants ou ceux dans lesquels les taux de sous-alimentation se sont dégradés sont souvent caractérisés par une croissance agricole faible et des mesures de protection sociale inadéquates. Beaucoup sont en situation de crise prolongée. Le nombre de ces pays est supérieur à ceux pour lesquels des données sont fournies dans le tableau A1. Le manque d’informations fiables sur la disponibilité alimentaire et l’accès à la nourriture ne permet pas d’effectuer une analyse rigoureuse de la prévalence de la sous-alimentation pour des pays tels que le Burundi, l’Érythrée, la République démocratique du Congo et la Somalie, qui ont donc été exclus. Cela étant, les indicateurs de sécurité alimentaire pour lesquels des données sont disponibles suggèrent que les niveaux de sous-alimentation de ces pays demeurent très élevés.