Les raisons de la débâcle du textile

Depuis fin 2007, la République démocratique du Congo n’a plus d’usines vraiment opérationnelles pour la fabrication du wax. La fermeture en série de plusieurs d’entre elles en est la cause. Le wax importé est désormais roi.

Plusieurs usines textiles nationales ont fermé depuis quelques années.

Plusieurs usines textiles nationales ont fermé depuis quelques années.

Il y a de cela plus d’une décennie que la RDC ne fabrique plus de wax. A la base de cette situation, la faillite de manière progressive de ses unités industrielles qui ont fait sa fierté entre les années 70 et 90. Aujourd’hui, le marché est envahi par des wax venant notamment des pays asiatiques (Chine et Inde), d’Europe (Pays-Bas) et de pays africains comme le Ghana et la Côte d’Ivoire. En 1990, le Zaïre comptait 7 usines textiles : Utexafrica, CPA, Solbena, Sotexki, Sintexkin, Fitisaf et Novatex, qui fermeront les unes après les autres. La série a commencé entre 1990 et 1996. Durant cette période, quatre entreprises ont  mis  la clé sous le paillasson. Il ne restera que trois sur le marché, notamment Utexafrica, à Kinshasa, Sotexki, à Kisangani et Sintexkin, à Lubumbashi dont la situation n’était guère brillante. Les effets de la crise se faisant toujours sentir, chacune d’entre elles ne fonctionnait plus désormais qu’à 30 ou 40 % de sa capacité. La production, qui était de 70 millions de mètres de tissus en 1990, va tomber à 12 millions de mètres de tissus en 1996, enregistrant ainsi une baisse significative estimée à 83 %. En 2005, le monde assiste à la suppression des quotas imposés par les pays industrialisés sur les importations des textiles en provenance des pays en voie de développement. Cette situation profite davantage à la Chine et à l’Inde qui vont dominer le marché mondial des textiles. Du coup leurs produits envahirent le marché congolais. Pour faire face à la situation, deux concurrents d’antan, le groupe Cha-Textiles, maison mère de l’ex-CPA, et le groupe Texaf, maison mère d’Utexafrica fusionnent et fondent une société dénommée Congotex. Les actionnaires de cette nouvelle entreprise avaient comme ambition « de promouvoir la qualité, de pratiquer le juste prix afin de recréer une industrie textile forte en RDC».  Ses actionnaires avaient réuni une première tranche de 3 millions de dollars pour accélérer son lancement. La volonté ne suffisant pas, la société Congotex, détenue par Texaf à concurrence de 43,75 % du capital et le groupe chinois Cha-Textiles, ne vivra que l’espace de deux ans. Les actionnaires vont trancher sur sa liquidation immédiate qui intervient en mai 2007. Plus d’un millier d’employés se retrouvent sur le carreau, alors que les bâtiments de l’usine seront transférés à la compagnie Immotex, une société immobilière appartenant aux mêmes actionnaires.  Le site industriel d’Utexafrica est, à ce jour, loué à la Mission des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (Monusco).

Loin de Kinshasa, mais subissant aussi les effets néfastes des importations massives des wax asiatiques, la Sintexkin, basée à Lubumbashi, est fortement secouée. Elle va être amenée à réduire son personnel de 1700 à 600 salariés durant la même année. À ce jour, seule la Société textile de Kisangani (Sotexki), société d’économie mixte dont la RDC détient 39,75 % des actions et l’actionnariat étranger 60,25 %, résiste encore. Actuellement, elle tourne grâce à des commandes provenant d’entreprises nationales et étrangères, ainsi que celles faites à l’occasion de certaines célébrations comme le 8 mars, le 30 juin, le 1er mai et le 17 mai. Ces commandes représentent 75 % de sa production actuelle et elle utilise 250 à 500 employés.

Les raisons de la débâcle 

Beaucoup d’analystes estiment que les raisons de la déliquescence de l’industrie textile congolaise sont à trouver dans la crise multisectorielle que le pays a connue durant les trente dernières années de son histoire. L’environnement de cette période a pesé lourdement sur l’activité économique, entraînant dans son sillage la baisse de la production du coton, la baisse du pouvoir d’achat de la population, la perte des marchés après les pillages de 1991 et de 1993. Ce qui a conduit à l’importation massive, et parfois frauduleuse, de la friperie et des wax d’origine asiatique, notamment chinoise, dont les ventes représentent 70 % du marché congolais. D’autres observateurs estiment que la fermeture en série des usines textiles en RDC « est la continuité d’un phénomène qui affecte aussi bien les pays développés que le continent africain depuis plusieurs années. Le mal étant, donc planétaire, chaque pays devrait trouver ses réponses au problème de manière particulière ».

A ce jour, seule la Société textile de Kisangani (Sotexki), société d’économie mixte dont la RDC détient 39,75 % d’actions et l’actionnariat étranger 60,25 %, résiste encore. Actuellement, elle tourne grâce à des commandes provenant d’entreprises nationales et étrangères, ainsi que celles faites à l’occasion de certaines célébrations comme le 8 mars, le 30 juin, le 1er mai et le 17 mai.

Ben Clet, auteur d’une recherche sur la faillite de l’industrie textile en RDC, pense que de toutes ces analyses on retiendra, en substance, que « ce qui a tué l’industrie textile congolaise est son manque de compétitivité par rapport à l’industrie asiatique ». Ce manque de compétitivité se présente sous différentes facettes, comme l’absence d’investissement pour la formation du personnel, le manque d’avantages dans les achats à l’extérieur, la vétusté de l’outil de travail, l’instabilité du réseau électrique et l’isolement économique du pays. Le soutien insuffisant des pouvoirs publics est également mis en cause dans la crise de l’industrie textile. Certes, le gouvernement lui avait accordé des exonérations des droits d’entrée à l’importation des matières premières, pièces de rechange et équipements.  Cet accompagnement  s’est révélé insuffisant par rapport aux avantages obtenus par les industries asiatiques : des subsides à l’exportation, des prêts à taux réduits, pénétration du marché congolais moyennant de symboliques droits d’entrée. Autre fait à ne pas oublier, révèle Ben Clet, c’est que, durant cette période, les industriels du secteur textile ont toujours dénoncé la prépondérance du secteur informel sur le marché local. D’après leurs estimations, 80 à 90% du marché textile en RDC dépendaient des importations, mais l’essentiel de la distribution était aux mains d’un puissant secteur informel, défiscalisé et lié à des frais fixes peu importants. De plus, la majorité de ces importations était sous-facturée, soumise au paiement partiel des droits d’entrée dus.

Les industriels ont longtemps fustigé également le non respect de la propriété intellectuelle. Ainsi, dès qu’un dessin de wax a du succès, il est copié par des acteurs du secteur informel, transmis pour fabrication en Asie, puis le wax est exporté vers la RDC. Ceci, ajoute-t-il, explique la modicité des prix des produits chinois, exemptés de frais de développement quant à la création des dessins. Conséquence : la durée de vie d’un dessin est dès lors limitée à environ quatre mois avant d’être copié. Ce sabotage de l’industrie textile locale a été maintes fois dénoncé, mais sans grand écho. Dernier obstacle au développement de l’industrie textile en RDC, l’insuffisance des crédits. Et pourtant, sans un financement adéquat, une industrie aussi fragile que le secteur textile est condamné à disparaître, soutient Ben Clet.

Quelques mesures de protection et de relance

En vue de protéger la main-d’œuvre et de sauvegarder les investissements opérés dans le domaine textile, mais aussi de lutter contre des pratiques commerciales illicites, le gouvernement avait pris des mesures visant l’importation des tissus imprimés semblables à ceux de la production locale, conformément à un arrêté interministériel du 20 mars 2002. Les wax produits localement tels que « Fancy », « Java », « Imiwax », « As Wax », « Cover », « Kita » et « Super Soso » avaient bénéficié de cette mesure. « Le gouvernement s’était engagé également à saisir, confisquer, retirer de la circulation et détruire tout tissu semblable  à la production locale importée frauduleusement en RDC. Les entreprises protégées Utexafrica et Sintexkin avaient, à cette occasion, signé un contrat-programme d’une durée de deux ans renouvelables.  Aux termes de cette convention, elles s’engageaient, notamment, à procéder à des restructurations permettant d’affronter la concurrence internationale, à accroître la production, à moderniser les équipements, à utiliser en priorité les matières premières et autres intrants locaux et à assurer la formation professionnelle des agents. Parmi les efforts entrepris pour la relance du secteur par les privés figure la création de l’entreprise textile dénommée Congotex, en mars 2005.  C’est le fruit de la fusion opérée entre les groupes Utexafrica et CTP/CPA ; le groupe Cha-Textiles Hong Kong maison mère de l’ex-CPA Hong-Kong et le groupe Texaf maison mère d’Utexafrica basé en Belgique. L’objectif visé était de relancer la production locale du véritable wax et de l’Imiwax à des prix compétitifs. Ses produits ainsi que les autres, sortant de l’usine Congotex, seraient distribués via une nouvelle société du groupe Cha, CTD, qui couvrirait l’ensemble du territoire congolais.

La Sotexki, basée à Kisangani, a pour sa part, dans la perspective du développement de ses activités,  relancé, en novembre 2011, la culture du coton dans le territoire de Mahagi, situé à 200 km de Bunia, dans le district de l’Ituri. La production au cours de cette année était estimée à 60 tonnes. La Sotexki entendait ainsi briser sa dépendance extérieure en termes d’approvisionnement en matières premières, surtout en coton.

Dans la même foulée, en juin 2012, le gouvernement Matata, aux termes d’une rencontre entre Patrick Kitebi Kibol, ministre délégué auprès du Premier ministre chargé des Finances, et  Hans Ouwendijk, directeur international de la firme néerlandaise Vlisco,  s’était engagé publiquement à « éliminer la fraude de tissus imprimés, à combattre la piraterie de grandes marques sous toutes leurs formes et à renforcer la coopération dans la lutte contre la contrefaçon en RDC ».  Parmi les moyens évoqués figurait la formation des agents de la brigade  douanière en vue de leur permettre de reconnaître la marchandise de contrefaçon qui tue la qualité des produits vendus par cette firme. En fin de compte, l’avenir du secteur textile dépend étroitement de la relance de la culture du coton, de la réhabilitation des infrastructures et d’une politique d’importation qui ne porte pas préjudice à l’industrie locale.